Hommage au musicologue Helio Orovio dcd le 6 octobre 2008
Posté : dim. nov. 09, 2008 10:14 pm
J'étais de passage à La Havane il y a un mois. Dans ma valise, l'habituelle bouteille de Scotch Bourbon pour mon meilleur ami cubain, le musicologue Helio Orovio, auteur du fameux dictionnaire de la Musique cubaine. Le lundi, je me rends à l'Union des Artistes et des Écrivains dans le Vedado. J'y trouve un paysage de désolation, la terrasse du café Huron Azul, en chantier, est fermée pour rénovation totale. Mauvais présage. Je me dis, comment les habitués vont-ils pouvoir survivre à ça ? Sans les canettes et les discussions enflammées par le rhum pas cher ? En plus, personne n'est capable de m'indiquer s'il y a un 'lieu' de remplacement. Le soir je téléphone à son domicile. On me répond « Helio est alité, il a ramené un mauvais virus du Vénézuela, il ne peut pas te parler, rappelle jeudi ». Le jeudi je réitère, « j'ai une voiture, je peux passer cet après-midi à Santiago » mais nouvelle réponse négative. Je ne m'inquiète pas outre mesure.
Le Huron Azul a toujours été la vraie maison de Helio et cette déprimante absence forcée peut fort bien l'avoir à nouveau catapulté sur son antique machine à écrire pour mettre un point enfin final à sa grande histoire de la Rumba, toujours en chantier. Helio travaillait peu, c'est vrai, mais quand il s'y mettait il n'était plus là pour personne. Raison essentielle pour laquelle il continuait de se taper ces interminables allers-retours en 'maquina à 5 pesos' surfant jour et nuit entre le calme provincial de Santiago de las Vegas et l'agitation urbaine de La Havane.
Voilà, je rentre donc à Paris le dimanche et, le mercredi en huit suivant, un websurf de hasard me fait échouer sur cette sombre page du journal Juventud Rebelde qui m'explose à la gueule ; " Hoy fallecio el gran musicologo..." Alors c'était donc ça, cette opération de la prostate il y a deux ans, ce teint de plus en plus blême, et plus de femmes, et plus d'alcool ; encore ce crabe qui n'avait pas renoncé et qui l'a ultimement frappé à mort.
Je connaissais Helio depuis dix ans. Le jour où René Espi, fils de Roberto Espi -chanteur du glorieux Conjunto Casino des années 50 - nous avait présenté, nous étions resté très tardivement sous les frondaisons de la sublime 'casona' de l'UNEAC à consommer moult 'roncitos con cola' et à écouter Helio, en très grande forme, nous faire un best-of acide et cruel de plus d'une heure ininterrompue sur TOUS les présidents de la République cubaine depuis l'indépendance et leurs vices et turpitudes diverses. Helio était un très grand conteur. Il parlait aussi un très bel espagnol 'cubano criollo', tout aussi éloigné de la bouillie populaire cubaine que des rigueurs du pur castillan. A cet effet, regardez-le parler du Carnaval de Santiago de Cuba dans cet extrait.
J'ai réalisé, traduit et co-écrit trois livres en français avec lui sur les musiques cubaines. « Fiesta Havana » est maintenant considéré comme le livre de référence sur la glorieuse période des années 40 et 50 et j'en suis fier. « Ritmo Cubano » est un livre unique sur ces grands éditeurs discographiques cubains, créatifs et indépendants, fleuron culturel de la Cuba d'avant Fidel. On avait passé des semaines avec Helio à écumer les lieux les plus improbables de La Havane et ses banlieues pour refaire vivre toutes ces sublimes pochettes de l'époque. « Le guide des musiques cubaines » est une excellente introduction de poche à ce 'continent' de la musique qu'est la grande île caraïbe. Très grand connaisseur de l'histoire de la musique cubaine et des rythmes populaires dansants, Helio n'était au fond que peu attiré par le Jazz trop jazz et surtout la Timba récente - qu'il jugeait vulgaire, brouillonne et peu musicale - ne parlons même pas des rappeurs locaux et de l'invasion reggaeton ! C'était l'un de nos sujets de discorde rituels. Problème de génération, probablement. Il préférait me raconter ses après-midis dominicaux des années 50 dans les jardins de La Polar ou La Tropical à écouter Benny Moré et tous les autres, sous les palmiers, une gorgée de mousse aux lèvres et entouré de sublimes mulâtresses toutes plus disponibles les unes que les autres... disait-il !
Un autre sujet brûlant bien sûr était 'la situation' de l'île. Helio détestait intrinsèquement le régime mais bien sûr ne pouvait pas le manifester trop ouvertement. Il était le grand spécialiste des applaudissements avec les mains qui ne se touchent pas et des lèvres qui ne murmurent qu'une approbation totalement muette et silencieuse. C'était aussi son coté farceur et facétieux ! Homme pas assez courbé, il avait été convoqué plusieurs fois par des idéologues de la hiérarchie. En plusieurs occasions son visa de sortie du pays n'était pas 'arrivé' à temps pour la date du billet d'avion et de la conférence à l'étranger, l'année dernière pour Puerto-Rico par exemple. Ils se méfiaient un peu de lui et ne lui ont jamais fait d'honneur spécial ; pas de bourses, pas de médailles, pas de voyages, pas de missions de conseil officielles, de représentation culturelle ou de direction de centre musical urbain ou autre. Il en souffrait en son for intérieur. Il m'avait dit un jour ; " Ici les meilleurs peintres, les meilleurs journalistes, les meilleurs ingénieurs, les meilleurs mathématiciens et même les meilleurs médecins ne sont PAS les meilleurs peintres, journalistes etc ; Ce sont ceux qui ont suffisamment baissé leur culotte, qui ont donné assez de preuves de soumission pour qu'on les incorpore sur la liste des bénéficiaires des prébendes du régime... job, logement, voiture etc ".
Helio aimait son pays sans être fermé, nationaliste, buté ou chauvin. Il aimait penser que les seuls autres endroits où il aurait pu survivre étaient Vera Cruz et Cartagena, villes à la population fortement métissée... comme à Cuba. Au pays de la corruption généralisée Helio était beaucoup trop intègre et trop foncièrement honnête pour réussir matériellement ! Helio ne possédait rien. Il avait légué sa collection de disques à son ami musicologue Cristobal Diaz Ayala installé à Puerto Rico. Sa dernière intervention au début de l'année, au congrès annuel de l'UNEAC, axée sur la défense des musiciens et la critique du système musical étatique, n'était pas passée inaperçue - en présence de Raul - et avait même été fortement applaudie.
Helio avait de l'humour ; sur sa porte d'entrée il y avait un petit panneau « Fidel, aqui esta tu casa » ! Helio était piquant et savoureux. Il a raconté dix mille fois aux dix mille emmerdeurs de passage qui slalomaient inlassablement entre les tables les dix mille anecdotes - connues de lui seul - qui ont fait l'histoire de la grande musique cubaine. Dictionnaire vivant, Helio tenait table ouverte dans le jardin de l'UNEAC et, constamment sollicité - dérangé ! - par tous ces glandus désoeuvrés ou faussement occupés à un article pour une feuille de chou, un livre jamais publié ou un discours à venir pour un patronage de retraités, répondait néanmoins toujours intelligemment, élégamment et avec courtoisie aux questions les plus incongrues.
Jamais vulgaire, jamais imbibé, jamais vitupérant, toujours posé, Helio avait LA CLASSE.
Helio avait aussi des goûts assez kitsch ; Il adorait aller écouter Angel Diaz sussurer des vieux boleros éculés, avec sa voix de crooner décati et ses cheveux plaqués à la gomina, là-haut au 10ème étage de l'hotel St John's, pour un public de 7 personnes affalées sur des banquettes rouges inconfortables dans une salle éclairée par trois néons fluos blafards et poussifs. Mais il n'a rien aimé de la vague Buena Vista Social Club qu'il ne considérait que pleine de seconds couteaux fatigués. Plutôt dix fois Bebo Valdés que Ruben Gonzalez ! Plutôt cent fois le grand Cachao que le neveu Cachaïto ! Quant aux chanteurs, n'en parlons même pas ; Pour lui Pio Leyva était archi-cuit, Compay Segundo une aimable plaisanterie - mais un bon produit marketing - et Ibrahim Ferrer n'aurait jamais dû quittter son trottoir où il cirait les chaussures ! Par derrière, la critique avait aussi la dent dure, surtout en ce pays où la 'chismoseria' est élevée au rang de sport national. Beaucoup étaient jaloux de son humour quasi british, de son statut hybride, de son individualité affirmée et de sa langue de putois parfois !
Depuis mercredi dernier, il s'est trouvé des gens pour écrire sur internet ; " Orovio = vieux fils de pute, auteur d'un dictionnaire qui excluait Celia Cruz et Willy Chirino simplement parce qu'ils avaient préféré habiter ailleurs qu'à Cuba ". Je peux affirmer ici que Helio considérait Celia Cruz comme la plus grande chanteuse cubaine de tous les temps. Il était son ami. Il avait été scandalisé par la façon dont le régime avait interdit toute mention officielle lors du décès de celle-ci. Toutes les coupes de la première édition du Dictionnaire lui avaient été imposées. La deuxième édition a rétabli une partie des choses dans l'ordre. Quant à la version anglaise éditée par Mo Fini, le patron de Tumi Records, elle est 100% complète.
Helio le provocateur se promenait toujours sur son île chérie avec des casquettes de baseball systématiquement marquées 'Miami', 'Key West', 'Florida', 'Everglades' etc. Je ne l'ai jamais vu avec la casquette "Paris" que je lui avait offerte ! Sur internet un crétin raciste a aussi écrit ; 'Helio, grand connaisseur de la musique, surtout connu de lui-même, aimait trop les filles foncées !' Oui, Helio a passionnément aimé les mulâtresses et les noires, mais aussi les rythmes noirs, la culture noire, les racines africaines étroitement entremêlées aux traditions musicales ibériques qui font que Cuba est Cuba et que Cuba est et restera unique.
Helio avait eu une carrière de percussionniste dans les années 50 et il adorait la rumba ou le guaguanco. Depuis deux ans il répétait régulièrement avec le nouveau conjunto Jovenes del Cayo qu'il avait contribué à réactiver. Un CD a même été gravé et le sympathique producteur italien responsable du projet serait bienvenu de vite le commercialiser pour nous confirmer une dernière fois que Helio savait allier le geste à la parole.
Enfin, un dernier article pêché sur internet mentionne que l'écrivain Reynaldo Arenas l'avait surnommé 'Helio Oprobio'... Info ou intox ? Je ne suis pas de cette génération, je n'ai pas connu l'époque de la chape de plomb stalinienne sous les tropiques. Je sais que Helio, un peu jaloux quand même, était très curieux de la diaspora cubaine dans le monde et me demandait toujours des nouvelles des auteurs cubains vivant ou édités en France.
Un jour, il m'avait même apporté toute une pile d'articles de Zoé Valdés publiés à Cuba et faisant l'apologie du socialisme à la cubaine, avant sa conversion à l'Occident. Je lui répondais que les choses ne sont pas si simples et que les Cubains de l'extérieur savaient parfois être plus authentiquement cubains que ceux de l'intérieur... et que la plupart du temps ils travaillaient phénoménalement plus ! Ce qui - respect - est absolument le cas de Zoé Valdés.
Il était très pessimiste sur l'avenir de l'île. Il pensait que le peuple profond mettrait un autre siècle à extirper les nombreux virus des très mauvaises habitudes morales, idéologiques et intellectuelles contractées au cours de ces 50 premières années de communisme forcé. Helio, bien que solitaire forcené, peu gâté par les joies familiales - il n'entretenait aucun contact avec sa descendance qui réside aux États-Unis - avait un don, celui de se faire des amis, pour une heure, pour un mois ou pour la vie. Toujours très bohème dans l'âme, il possédait aussi à fond cet inégalable art de l'absence, de la réapparition, de se faire attendre, bref de se faire désirer ! Helio va manquer à vraiment beaucoup de gens mais ils ne le savent pas encore.
Il meurt le jour de mon anniversaire et se fait enterrer le jour de la mort du Che. Sympa le cadeau... et joli pied de nez à l'histoire.
Bref, le bonhomme a encore disparu ! Mais où va t'il donc réapparaître ?
Hasta luegito Maestro.
Olivier Cossard
Le Huron Azul a toujours été la vraie maison de Helio et cette déprimante absence forcée peut fort bien l'avoir à nouveau catapulté sur son antique machine à écrire pour mettre un point enfin final à sa grande histoire de la Rumba, toujours en chantier. Helio travaillait peu, c'est vrai, mais quand il s'y mettait il n'était plus là pour personne. Raison essentielle pour laquelle il continuait de se taper ces interminables allers-retours en 'maquina à 5 pesos' surfant jour et nuit entre le calme provincial de Santiago de las Vegas et l'agitation urbaine de La Havane.
Voilà, je rentre donc à Paris le dimanche et, le mercredi en huit suivant, un websurf de hasard me fait échouer sur cette sombre page du journal Juventud Rebelde qui m'explose à la gueule ; " Hoy fallecio el gran musicologo..." Alors c'était donc ça, cette opération de la prostate il y a deux ans, ce teint de plus en plus blême, et plus de femmes, et plus d'alcool ; encore ce crabe qui n'avait pas renoncé et qui l'a ultimement frappé à mort.
Je connaissais Helio depuis dix ans. Le jour où René Espi, fils de Roberto Espi -chanteur du glorieux Conjunto Casino des années 50 - nous avait présenté, nous étions resté très tardivement sous les frondaisons de la sublime 'casona' de l'UNEAC à consommer moult 'roncitos con cola' et à écouter Helio, en très grande forme, nous faire un best-of acide et cruel de plus d'une heure ininterrompue sur TOUS les présidents de la République cubaine depuis l'indépendance et leurs vices et turpitudes diverses. Helio était un très grand conteur. Il parlait aussi un très bel espagnol 'cubano criollo', tout aussi éloigné de la bouillie populaire cubaine que des rigueurs du pur castillan. A cet effet, regardez-le parler du Carnaval de Santiago de Cuba dans cet extrait.
J'ai réalisé, traduit et co-écrit trois livres en français avec lui sur les musiques cubaines. « Fiesta Havana » est maintenant considéré comme le livre de référence sur la glorieuse période des années 40 et 50 et j'en suis fier. « Ritmo Cubano » est un livre unique sur ces grands éditeurs discographiques cubains, créatifs et indépendants, fleuron culturel de la Cuba d'avant Fidel. On avait passé des semaines avec Helio à écumer les lieux les plus improbables de La Havane et ses banlieues pour refaire vivre toutes ces sublimes pochettes de l'époque. « Le guide des musiques cubaines » est une excellente introduction de poche à ce 'continent' de la musique qu'est la grande île caraïbe. Très grand connaisseur de l'histoire de la musique cubaine et des rythmes populaires dansants, Helio n'était au fond que peu attiré par le Jazz trop jazz et surtout la Timba récente - qu'il jugeait vulgaire, brouillonne et peu musicale - ne parlons même pas des rappeurs locaux et de l'invasion reggaeton ! C'était l'un de nos sujets de discorde rituels. Problème de génération, probablement. Il préférait me raconter ses après-midis dominicaux des années 50 dans les jardins de La Polar ou La Tropical à écouter Benny Moré et tous les autres, sous les palmiers, une gorgée de mousse aux lèvres et entouré de sublimes mulâtresses toutes plus disponibles les unes que les autres... disait-il !
Un autre sujet brûlant bien sûr était 'la situation' de l'île. Helio détestait intrinsèquement le régime mais bien sûr ne pouvait pas le manifester trop ouvertement. Il était le grand spécialiste des applaudissements avec les mains qui ne se touchent pas et des lèvres qui ne murmurent qu'une approbation totalement muette et silencieuse. C'était aussi son coté farceur et facétieux ! Homme pas assez courbé, il avait été convoqué plusieurs fois par des idéologues de la hiérarchie. En plusieurs occasions son visa de sortie du pays n'était pas 'arrivé' à temps pour la date du billet d'avion et de la conférence à l'étranger, l'année dernière pour Puerto-Rico par exemple. Ils se méfiaient un peu de lui et ne lui ont jamais fait d'honneur spécial ; pas de bourses, pas de médailles, pas de voyages, pas de missions de conseil officielles, de représentation culturelle ou de direction de centre musical urbain ou autre. Il en souffrait en son for intérieur. Il m'avait dit un jour ; " Ici les meilleurs peintres, les meilleurs journalistes, les meilleurs ingénieurs, les meilleurs mathématiciens et même les meilleurs médecins ne sont PAS les meilleurs peintres, journalistes etc ; Ce sont ceux qui ont suffisamment baissé leur culotte, qui ont donné assez de preuves de soumission pour qu'on les incorpore sur la liste des bénéficiaires des prébendes du régime... job, logement, voiture etc ".
Helio aimait son pays sans être fermé, nationaliste, buté ou chauvin. Il aimait penser que les seuls autres endroits où il aurait pu survivre étaient Vera Cruz et Cartagena, villes à la population fortement métissée... comme à Cuba. Au pays de la corruption généralisée Helio était beaucoup trop intègre et trop foncièrement honnête pour réussir matériellement ! Helio ne possédait rien. Il avait légué sa collection de disques à son ami musicologue Cristobal Diaz Ayala installé à Puerto Rico. Sa dernière intervention au début de l'année, au congrès annuel de l'UNEAC, axée sur la défense des musiciens et la critique du système musical étatique, n'était pas passée inaperçue - en présence de Raul - et avait même été fortement applaudie.
Helio avait de l'humour ; sur sa porte d'entrée il y avait un petit panneau « Fidel, aqui esta tu casa » ! Helio était piquant et savoureux. Il a raconté dix mille fois aux dix mille emmerdeurs de passage qui slalomaient inlassablement entre les tables les dix mille anecdotes - connues de lui seul - qui ont fait l'histoire de la grande musique cubaine. Dictionnaire vivant, Helio tenait table ouverte dans le jardin de l'UNEAC et, constamment sollicité - dérangé ! - par tous ces glandus désoeuvrés ou faussement occupés à un article pour une feuille de chou, un livre jamais publié ou un discours à venir pour un patronage de retraités, répondait néanmoins toujours intelligemment, élégamment et avec courtoisie aux questions les plus incongrues.
Jamais vulgaire, jamais imbibé, jamais vitupérant, toujours posé, Helio avait LA CLASSE.
Helio avait aussi des goûts assez kitsch ; Il adorait aller écouter Angel Diaz sussurer des vieux boleros éculés, avec sa voix de crooner décati et ses cheveux plaqués à la gomina, là-haut au 10ème étage de l'hotel St John's, pour un public de 7 personnes affalées sur des banquettes rouges inconfortables dans une salle éclairée par trois néons fluos blafards et poussifs. Mais il n'a rien aimé de la vague Buena Vista Social Club qu'il ne considérait que pleine de seconds couteaux fatigués. Plutôt dix fois Bebo Valdés que Ruben Gonzalez ! Plutôt cent fois le grand Cachao que le neveu Cachaïto ! Quant aux chanteurs, n'en parlons même pas ; Pour lui Pio Leyva était archi-cuit, Compay Segundo une aimable plaisanterie - mais un bon produit marketing - et Ibrahim Ferrer n'aurait jamais dû quittter son trottoir où il cirait les chaussures ! Par derrière, la critique avait aussi la dent dure, surtout en ce pays où la 'chismoseria' est élevée au rang de sport national. Beaucoup étaient jaloux de son humour quasi british, de son statut hybride, de son individualité affirmée et de sa langue de putois parfois !
Depuis mercredi dernier, il s'est trouvé des gens pour écrire sur internet ; " Orovio = vieux fils de pute, auteur d'un dictionnaire qui excluait Celia Cruz et Willy Chirino simplement parce qu'ils avaient préféré habiter ailleurs qu'à Cuba ". Je peux affirmer ici que Helio considérait Celia Cruz comme la plus grande chanteuse cubaine de tous les temps. Il était son ami. Il avait été scandalisé par la façon dont le régime avait interdit toute mention officielle lors du décès de celle-ci. Toutes les coupes de la première édition du Dictionnaire lui avaient été imposées. La deuxième édition a rétabli une partie des choses dans l'ordre. Quant à la version anglaise éditée par Mo Fini, le patron de Tumi Records, elle est 100% complète.
Helio le provocateur se promenait toujours sur son île chérie avec des casquettes de baseball systématiquement marquées 'Miami', 'Key West', 'Florida', 'Everglades' etc. Je ne l'ai jamais vu avec la casquette "Paris" que je lui avait offerte ! Sur internet un crétin raciste a aussi écrit ; 'Helio, grand connaisseur de la musique, surtout connu de lui-même, aimait trop les filles foncées !' Oui, Helio a passionnément aimé les mulâtresses et les noires, mais aussi les rythmes noirs, la culture noire, les racines africaines étroitement entremêlées aux traditions musicales ibériques qui font que Cuba est Cuba et que Cuba est et restera unique.
Helio avait eu une carrière de percussionniste dans les années 50 et il adorait la rumba ou le guaguanco. Depuis deux ans il répétait régulièrement avec le nouveau conjunto Jovenes del Cayo qu'il avait contribué à réactiver. Un CD a même été gravé et le sympathique producteur italien responsable du projet serait bienvenu de vite le commercialiser pour nous confirmer une dernière fois que Helio savait allier le geste à la parole.
Enfin, un dernier article pêché sur internet mentionne que l'écrivain Reynaldo Arenas l'avait surnommé 'Helio Oprobio'... Info ou intox ? Je ne suis pas de cette génération, je n'ai pas connu l'époque de la chape de plomb stalinienne sous les tropiques. Je sais que Helio, un peu jaloux quand même, était très curieux de la diaspora cubaine dans le monde et me demandait toujours des nouvelles des auteurs cubains vivant ou édités en France.
Un jour, il m'avait même apporté toute une pile d'articles de Zoé Valdés publiés à Cuba et faisant l'apologie du socialisme à la cubaine, avant sa conversion à l'Occident. Je lui répondais que les choses ne sont pas si simples et que les Cubains de l'extérieur savaient parfois être plus authentiquement cubains que ceux de l'intérieur... et que la plupart du temps ils travaillaient phénoménalement plus ! Ce qui - respect - est absolument le cas de Zoé Valdés.
Il était très pessimiste sur l'avenir de l'île. Il pensait que le peuple profond mettrait un autre siècle à extirper les nombreux virus des très mauvaises habitudes morales, idéologiques et intellectuelles contractées au cours de ces 50 premières années de communisme forcé. Helio, bien que solitaire forcené, peu gâté par les joies familiales - il n'entretenait aucun contact avec sa descendance qui réside aux États-Unis - avait un don, celui de se faire des amis, pour une heure, pour un mois ou pour la vie. Toujours très bohème dans l'âme, il possédait aussi à fond cet inégalable art de l'absence, de la réapparition, de se faire attendre, bref de se faire désirer ! Helio va manquer à vraiment beaucoup de gens mais ils ne le savent pas encore.
Il meurt le jour de mon anniversaire et se fait enterrer le jour de la mort du Che. Sympa le cadeau... et joli pied de nez à l'histoire.
Bref, le bonhomme a encore disparu ! Mais où va t'il donc réapparaître ?
Hasta luegito Maestro.
Olivier Cossard