A Santa Barbara

Écrit par Fabrice Hatem le . Publié dans Paroles commentées

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Cette Guaracha, également connue son le nom de Que viva Chango, fut composée en 1948 par la chanteuse Celina González et son époux/partenaire le guitariste Reutilio Domínguez. Elle jouit dès ses débuts d'un immense succès populaire, jamais démenti par la suite. Peut-être ce succès s'explique-t-il par le triple syncrétisme - à la fois musical, religieux, et culturel - qui s'opère dans cette composition.

Tout d'abord, le duo rompt avec cette chanson la séparation traditionnelle entre deux composantes fondamentales de la culture cubaine : d'une part, les chansons campagnardes dont le style s'inspire du folklore espagnol (Punto, Guajira, etc.) ; d'autre part, le patrimoine culturel et religieux d'origine africaine, et tout particulièrement le culte des Orishas (Chango, Yemaya, etc.). Dans cette composition, Chango est en effet, pour la première fois, honoré sur le rythme et la métrique de la Guaracha et du Punto Cubano (alternance couplets/refrain, succession de vers de huit ou dix pieds, etc.). C'est peut-être le succès de cette formule qui incita le duo à composer par la suite une série de chansons de même structure, comme, entre autres, "A la reina del mar", "El hijo de Elegua", et "A la caridad del Cobre".

ImageEn second lieu, la chanson associe l'expression d'une foi catholique (l'oraison à Santa Barbara des couplets) avec les croyances afro-cubaines (l'hymne à Chango du refrain). Elle constitue en cela une illustration très claire, dans sa simplicité, du syncrétisme religieux qui s'est produit au sein des croyances afro-cubaines. Pour des raisons diverses - et notamment la nécessité où se trouvaient les esclaves Noirs de masquer à leurs maîtres espagnols leurs pratiques religieuses d'origine africaine en les recouvrant des apparences de la Foi catholique - chacun des principaux Orishas a été identifié à un Saint, comme par exemple Chango avec Santa Barbara.

Enfin, cette chanson peut s'écouter et s'apprécier sur deux registres différents. Bien sur, c'est une musique d'une formidable énergie, qui sans nécessairement convenir à la pratique de la Salsa, donne à celui qui l'écoute un envie presque irrésistible de se lever de sa chaise et de danser. Mais ses paroles sont aussi l'expression très simple, très accessible à un public populaire, d'une foi religieuse.


ImageCette association entre une musique très entraînante et la croyance religieuse n'est pas inhabituelle à Cuba. J'ai pu m'en rendre compte moi-même en assistant, un dimanche, près de Santiago de Cuba, à une messe dans l'église de la Virgen de la Caritad del Cobre - Sainte par ailleurs identifiée, comme on la sait, à la déesse Ochun. La très belle musique qui accompagnait la cérémonie était clairement de style tropical, et l'on pouvait y discerner sans aucune hésitation le rythme de la Clave. Et cela, loin de nuire à l'expression de la ferveur religieuse, la stimulait au contraire. D'ailleurs, une fois la messe terminée, un gamin se mit à jouer des bongos sur l'un des bas-côtés de la nef, tout près du chœur. Plusieurs personnes se mirent alors à esquisser quelques pas de danse - avec, bien sur, discrétion et retenue - sous le regard bienveillant de l'archevêque de Santiago.

Nous avons donc ici affaire à une chanson au rythme entraînant, dont les paroles expriment avec simplicité la foi - et aussi le patriotisme - populaire. Une chanson qui peu plaire aux Catholiques comme aux Santeros, aux croyants comme aux danseurs, aux Blancs comme aux Noirs. Bref, une chanson qui résume, sous des dehors presque candides, toute la complexité de cette culture cubaine métissée et l'originalité des syncrétismes qu'elle a engendrés.

Je vous propose de l'écouter dans l'interprétation de Celina et Reutilio, tout en lisant ma traduction. Mais n'oublions pas non plus la magnifique interprétation de Célia Cruz.

Fabrice Hatem