Juan Teodoro Fiorentino : Transformer le fait folklorique en objet artistique

Écrit par Fabrice Hatem le . Publié dans Danse

Chorégraphe du Ballet Folklorique Cutumba, Juan Teodoro Fiorentino est l'une des figures artistiques les plus respectées de la danse afro-cubaine à Santiago de Cuba.

Je l'ai rencontré à la fin juillet 2011, pendant le Carnaval de Santiago, en compagnie de Fabien Figueres et d'un groupe de Salseros toulousains de passage dans la ville.

Nous sommes allés le voir chez lui, une belle maison située à deux pas de l'avenue Garzon où la fête battait déjà son plein.

Notre entretien - ou plutôt sa conférence-spectacle - a d'ailleurs été interrompu à plusieurs reprises par la musique des cumparsas et des tambours qui passaient dans la rue, devant ses fenêtres.

 

Teodoro, la jeune cinquantaine, est un homme vif, de petite stature, d'une intelligence incisive et un peu caustique aussi, qui parfois aime bien bousculer ses interlocuteurs pour s'assurer que ses messages sont bien passés.

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Des messages très compréhensibles au demeurant, exprimés par un homme aux idées claires et à l'élocution aisée.

Pendant trois longues et généreuses heures, entrecoupés de projections de vidéos de ses spectacles, il nous a parlé avec passion de sa démarche artistique, toute entière tournée vers le folklore populaire de l'oriente cubain, et notamment vers sa forte composante haïtienne.

Nous connaissons tous l'histoire de ces colons français, chassés d'Haïti à la fin du XVIIIème siècle par les révoltes noires, et qui vinrent se réfugier à Cuba avec quelques esclaves fidèles, y amenant leurs coutumes, leurs musiques et leurs danses. Nous savons moins que cette influence haïtienne a été amenée également à Cuba, tout au long des XIXème et XXème siècles, par un flux continu d'immigration. C'est ainsi que la famille de Juan Teodoro Fiorentino, originaire d'Haïti, s'installa à Cuba dans la première moitié du XXème siècle. Son père, qui portait exactement le même nom que lui, habitait Ojo de Agua, un quartier haïtien des environs de Guantanano, où son fils naquit à la fin des années 1950. Après avoir soutenu la révolution castriste, il partit s'installer, peu après le triomphe de celle-ci, à Santiago de Cuba, dans le quartier de populaire de Chicharones (photo ci-dessus).

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Dès son plus jeune âge, Juan Teodoro a donc évolué dans un environnement marqué par les traditions d'origine africaine, qu'elles soient afro-cubaines ou afro-haïtiennes. « Ma famille, venue de différentes parties de Haïti, en a amené ses coutumes, sa culture, qui m'ont beaucoup influencé. Mon père était très religieux, intéressé par le Vaudou. Et à Chicharones, j'ai trouvé une ambiance très marqué par le folklore afro-cubain, avec ses fêtes religieuses» (photo ci-dessous : danse Haïtenne Gaga par le ballet Cutumba).

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Cette ambiance oriente les goûts de Teodoro. « Depuis que je suis enfant, je suis intéressé par les Orishas, la Santeria ». Il se met à pratiquer le folklore afro-cubain dès l'âge de 13 ans, en s'incorporant dans un groupe d'amateurs de la FEN (la fédération étudiante) dirigé par le maître Ernesto Almiñan Linares, pour lequel il conserve une vive admiration. « C'est l'un des meilleurs connaisseurs de la culture et du folklore haïtiens. Sa famille vient de Guantanamo. Il a été l'un des fondateurs du Conjunto Folklorico de l'Oriente en 1960, avec d'autres membres de sa famille ».

Très jeune, Teodoro affirme sa vocation d'artiste folkloriste, autour d'une idée centrale, ambitieuse dans sa simplicité : défendre le riche héritage de la culture populaire « afro » de l'oriente cubain, dans toute sa diversité et notamment dans sa composante haïtienne. « La culture cubaine est un ajioco, un ragoût, un mélange de plein d'ingrédients. Elle incorpore des influences espagnoles, créole, française, noire. Les Noirs venus de Haïti ont amené leur culture dans l'oriente cubain, dont l'on trouve l'influence dans la langue, le folklore, les vêtements. Je défends ces racines, qui sont aussi les miennes ». (photo ci-dessous : Juan Teodoro en compagnie des danseurs du groupe Reminiscences, vers 1980).

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Sa vocation de chorégraphe prend également forme très rapidement, à travers la création et la direction d'une première compagnie de danseurs professionnels, le groupe Reminiscences, à l'école des arts El Yarey de Bayamo, où il enseigne déjà la danse à la fin des années 1970, y obtenant d'ailleurs son diplôme d'instructeur d'art (photo ci-dessous). Une expérience fondatrice qu'il évoque encore aujourd'hui avec enthousiasme : «Nous avons obtenu en 1980 un premier prix pour mon travail de chorégraphe, décerné par Alicia Alonso elle-même. J'ai eu de nombreux autres prix depuis, mais c'est de celui-là que je suis le plus fier. Mes danseurs, venus de 8 provinces de l'oriente cubain étaient alors de jeunes adolescents. Ils se sont formés dans mon groupe et ont ensuite souvent fait de belles carrières dans le monde de la danse folklorique, devenant à leur tour chorégraphes, professeurs, directeurs d'écoles. Lidia Gonzales est vice-rectrice de l'ENA, responsable du département de folklore ; Isais Rojas est directeur de la compagnie Ban Ra Rra ; Syria Aguero dirige l'école Paulita ; Milagro Ramirez dirige le Ballet Folklorico de l'Oriente à Santiago. Il y avait aussi Mars Lopez, Lilian Chacon ... Certains sont partis à l'étranger, comme Aniurka Balanzo ou Javier Pompa, qui travaillent actuellement en France.

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Juan Teodoro complète aussi sa formation à la Havane au début des années 1980. «J'ai étudié au cours supérieur d'enseignement artistique avec Teresa Gonzales. J'y ai participé à la création des Sabatos de la Rumba au Conjunto Folklorico Nacional » (photo ci-dessous). C'est là qu'il obtient en 1982 son diplôme de professeur de folklore.

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A son retour, il choisit assez rapidement d'intégrer le Ballet Folklorique Cutumba, né en 1976 d'une scission du Conjunto Folklorico de l'Oriente en deux compagnies. Un choix qui illustre la démarche fondamentale de Teodoro, toute entière tournée vers la fidélité à la tradition populaire : « Le Ballet folklorique de l'Oriente s'inspire à la fois du folklore et du ballet classique, et incorpore en priorité des danseurs de formation plus académique. Le ballet Cutumba, au contraire, rassemble des artistes plus empiriques, plus proches du folklore populaire».

Comme beaucoup d'artistes folkoristes, Juan Teodoro a plusieurs cordes à son arc : il est en effet à la fois danseur, musicien, percussionniste. Mais c'est comme chorégraphe qu'il va surtout s'illustrer dans le ballet Cutumba au cours de ses 25 ans de carrière dans cette compagnie. Il est d'ailleurs l'un des seuls membres de celle-ci à avoir travaillé à la fois aux côtés de ses fondateurs historiques - Ernesto et Luis Almiñian, Milian Galli et Roberto Sanchez Papo - et de son actuelle équipe dirigeante - Robert David Linares et Idalberto Bandera Sidó, respectivement directeur et directeur artistique de Cutumba. (photo ci-dessous : le ballet Cutumba)

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Parmi ses créations les plus prestigieuses, on peut citer : Raices cubanas, Asi Kan bata. Adoracion Ersili, Corazon arara (photo ci-dessous), La rumba del escobero, Guiro y orisha, Trilogía africana, Ilu Bata, Del tambor a la Tumba Francesa, Rumba de Martí y Moncada, La luz del ban rara...

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Le fil directeur de sa démarche : partir du fait folklorique et le porter à la scène pour en faire un objet artistique, tout en préservant son authenticité. « Dans mes chorégraphies, je veux donner concrètement au spectateur une idée des racines concrète du folklore afro-cubain dont je donne une projection contemporaine » Ceci passe par une reconstitution précise, non seulement des croyances et des modes de pensée des esclaves noirs qui vivaient cette culture, mais aussi de leur vie quotidienne et des objets qu'ils utilisaient. Et là, Juan Teodoro devient intarissable : sur les vêtements ; sur les instruments de musique, sur les objets rituels... (photo ci-dessous).

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Les vêtements ? « Il y avait deux types de noirs : les esclaves ruraux, qui travaillaient dans les champs et habitaient dans les baracones ; et les « petits maîtres », les domestiques, plus privilégiés, qui vivaient avec leur maîtres. Ceux-ci leur offraient de petits cadeaux : une jupe, un déshabillé. Ils mettaient ces vêtements pour imiter les danses de leurs maîtres dans le bâtiment du séchoir à café ». Dans les chorégraphies de Juan Teodoro, cette opposition entre les noirs domestiques et les noirs ruraux des baracones est donc mise en scène à travers par les différences dans les vêtements, dans la manière de marcher. Dans Trilogie Africaine, un noir vêtu comme un « petit maître » effectue une contredanse, tandis qu'un autre, habillé comme les esclaves des baracones, pratique une danse d'origine africaine.

Les instruments de musique ? Juan Teodore leur donne bien sûr, une place importante dans ces chorégraphies, illustrant en cela leur rôle dans les rites religieux d'origine africaine. « Une grande partie de la chorégraphie d'Asi Kan Bata est organisée autour des instruments de percussions utilisés par les Noirs : tambours Bata. Chereke, guiros » (photo ci-dessous). Mais le chorégraphe va plus loin en montrant aussi la manière dont les esclaves fabriquaient leurs instruments de musique, à partir de matières premières tirées de la nature : un morceau de bois, un fruit, des coquillages...

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Beaucoup d'autres objets permettent également de mettre en scène la vie quotidienne des esclaves dans les baracones. « Les noirs utilisaient un sac oblong nommé Kataoro pour porter leurs affaires personnelles (photo ci-dessous). Mais ils y mettaient aussi les objets religieux. Dans chaque Kataoro, on trouvait ainsi une divinité. Je montre aussi les sacs magiques, appelés Nganga, les instruments de travail comme les machettes, les crochets rustiques qui servaient à fermer les portes... ».

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La vie quotidienne des esclaves est aussi reconstituée dans ses petits détails. « Par exemple, au moment de la récolte du café, les esclaves se piquaient avec des orties. J'ai chorégraphié cela. ». il en est de même de l'aspect pratique, concret, des rites religieux : « Lors d'une cérémonie en l'honneur des Orishas, les danseurs doivent s'habiller en divinités avant d'interpréter leur danse sacrée. Alors, je les fais s'habiller peu à peu sur scène, plutôt que de les faire directement entrer déguisés en Ochun ou en Yemaya, pour reconstruire la réalité des rites, ».

Les phénomènes de transculturation, par exemple ceux qui ont donné naissance à la tumba francesa, sont également décrits dans leur réalité concrète. « Les esclaves étaient autorisés certains jours par leurs maîtres (les saints, les rois...) à danser leurs cabildos, leur fêtes religieuses. Ils animaient ces cérémonies, appelées les Wemirele, dans les baracones, avec les tambours sacrés. A cette occasion, pour se distraire, Ils imitaient aussi les danses de leurs maîtres, le menuet, le quadrille, le rigodon. Mais, comme ils n'avaient ni clavecins ni violons, ils le faisaient au son de leurs tambours ». De la vient cette étrange spécificité de la tumba francesa, où des menuets européens du XVIIIème siècle sont dansés au son des tambours africains (photo ci-dessous : le ballet Cutumba interprétant une Tumba francesa).

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Vaudou, Petro, Gaga. Palo, Congo : Juan Teodoro met inlassablement en scène les différents éléments de l'afro-cubanité dans leur immense diversité. «Dans Asi Kan Bata, Je cherche à montrer le contexte religieux de la santeria cubaine, mais aussi à retrouver les traces de l'influence franco-haïtienne ». Cette œuvre propose également une sorte de voyage à travers l'île : « Les premières scènes sont consacrées au folklore de l'Oriente, tandis que la dernières partie du spectacle montre celui de la partie occidentale de Cuba. Cette chorégraphie a obtenu un prix de l'Uneac (L'union des écrivains et artistes cubains), qui a beaucoup apprécié mon travail de recherche ». (photv ci dessous : Danse de Palo par le ballet Cutumba).

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Mais Juan Teodoro ne reste pas figé dans le respect de la tradition. Il utilise aussi des éléments venus du ballet, incorpore le cinéma dans ses spectacles. Il réalise dans ses chorégraphies des synthèses originales entre plusieurs styles d'origine différentes, et parfois même a transgressé certaines coutumes, comme celles qui interdisent aux femmes de toucher les tambours Bata. « Asi Kan Bata est l'une des toutes première œuvre où l'on a vu des femmes danser sur scène en jouant des tambours sacrés».

Outre le ballet Cutumba, Juan Teodoro également réalisé des chorégraphies avec d'autres compagnies professionnelles, comme La Ceiba à Santiago, le groupe Babul à Guantanamo, les conjuntos Danza Guerra et Tracatan à La Havane. Il a également monté des spectacles de cabaret, comme Viaje al Caribe pour le cabaret Tropicana de Santiago de Cuba ou dans différents lieux nocturnes de Holgun. Il a aussi animé des groupes amateurs, comme le groupe folklorique de la communauté haïtienne de San Germán à Holgun, ou encore à l'occasion du carnaval de Santiago de Cuba. Professeur diplômé, il a également à son actif une importante activité d'enseignant, notamment à l'Ecole nationale de Danse, à l'Ecole des instructeurs d'art de Santiago de Cuba et à l'institut supérieur des arts de La Havane.

Son travail de chorégraphe lui a valu de très nombreux prix et distinctions dans différents festivals. Il a également participé à de nombreuses tournées à l'étranger avec le ballet Cutumba, aujourd'hui fort de près de 60 artistes, en Europe et en Amérique du Nord. Une réussite qui lui procure une grande fierté : « Mes chorégraphies ont été jouées à l'étranger, en Italie, aux Etats-Unis. Elles sont actuellement montées par six compagnies à Cuba, comme Rakatan, ou encore Babul à Guantanamo ».

Si vous avez encore des doutes sur les raisons de ce succès, regardez les chorégraphies de la compagnies Cutumba en cliquant par exemple sur le lien suivant : Cutumba. Vous comprendrez.

Fabrice Hatem