Obini Bata : quand les tambours deviennent femmes

Écrit par Fabrice Hatem le . Publié dans Danse

Obini Bata est un groupe folklorique afro-cubain dont la particularité est d'être composé uniquement de femmes.

il anime notament les soirées du vendredi au musée-temple des Orishas à La Havane par ses spectacles vivants et hauts en couleurs.

De passage dans la capitale cubaine l'été dernier à l'occasion du tournage d'un film documentaire sur un autre grand danseur d'afro-cubain, Domingo Pau, notre ami Fabrice Hatem a pu rencontrer par son intermédiaire la chorégraphe Eva Despaigne, directrice de ce groupe.

Il en a ramené une interview et un reportage vidéo qui raviront surement nos amies les salseras féministes.

Cela faisait des années que j’appréciais le travail des six femmes qui composent le groupe folklorique Obini Bata. Je ne souviens de l’émotion que j’avais ressentie il y a trois ans en assistant pour la première fois à leur spectacle, au musée-temple des Orishas de La Havane : à la fois joueuses de tambours, danseuses, chanteuses, comédiennes… Et tout cela avec un humour et une fraîcheur toute féminine qui donnait une apparence de simplicité et de naturel à leur immense talent (1).

 

Mais je m’étais jusque-là contenté de les admirer de loin, sans me douter qu’il me serait donné de les rencontrer de beaucoup plus près, grâce, encore une fois, à mon maître et ami le danseur Domingo Pau, sur lequel je réalise actuellement un film documentaire. Celui-ci joue en effet un rôle important dans la préparation des chorégraphies du groupe, et m’a permis d’assister à quelques-unes de ses répétitions. J’ai pu ainsi prendre mieux la mesure de l’originalité et des difficultés de leur travail.

 

J’en ai aussi profité pour interviewer la directrice du groupe, Eva Despaigne Trujillo, qui fut à maintes reprises partenaire de Domingo Pau dans les spectacles Conjunto Folklorico Nacional. Elle nous livre ici un témoignage passionnant sur l’histoire du groupe Obini Bata et la manière dont il a contribué à faire « bouger les lignes » dans le monde du folklore cubain. Lla plupart des (magnifiques) photos illustrant cet article ont été aimablement communiquées par Eva.

J'ai également réalisé une vidéo documentaire sur le groupe Obini Bata :




 

FH. Pouvez- vous vous présenter en quelques mots ?

E.D. Je suis diplômée de l’Ecole nationale des arts de Cuba, diplômée en psychopédagogie et professeur de danse moderne et folklorique. J’ai commencé ma carrière dans la compagnie de danse contemporaine de Cuba, avant d’intégrer le Conjunto Folklorico Nacional (CFN) en 1972, où j’ai ensuite atteint le grade de danseuse soliste, professeur et maître de ballet. J’y suis restée 20 ans, qui ont constitué une période fondamentale pour ma carrière artistique. Vers la fin de l’année 1993, j’ai intégré le groupe féminin Obini Bata, dont je suis actuellement directrice tout en continuant à être également membre de la troupe.

 

Comment s’est créé le groupe Obini Bata ?

L’idée ne vient pas de moi, mais de Carmen Menendez Frontera, danseuse du CFN, et de Hayme Caceres, responsable de communication dans la même institution. En 1991, à l’occasion de la fête des pères, celles-ci décidèrent d’offrir aux hommes du CFN un spectacle entièrement réalisé par des femmes. Six d’entre nous se sont alors réunie pour le préparer ce spectacle, qui a été présenté lors d’un « samedi de la rumba ». L’idée s’est ensuite pérennisée et je me suis intégrée au groupe vers la fin de l’année 1993.

Obini Bata représentait une opportunité pour les danseuses du CFN de développer leur répertoire expressif, en y intégrant le chant, les percussions et le jeu théâtral. Aujourd’hui, cette polyvalence artistique semble naturelle, mais, à l’époque, elle constituait une nouveauté. Au début, nous considérions cette activité comme une simple option supplémentaire au sein du CFN. Mais assez rapidement, nous avons été amenées à nous séparer de cette institution pour devenir un groupe indépendant. Cela a été une décision bien difficile pour nous, car au CFN, notre carrière et notre futur étaient stables et assurées, alors qu’Obini Bata n’ouvrait que sur l’incertitude et l’inconnu. Mais, finalement, avec deux autres danseuses, Mirta Ocanto et Carmen Menendez « Deborah » Frontera, nous nous sommes décidées à partir du CFN pour créer notre propre groupe féminin.

Heureusement, par la suite, les choses se sont bien passées. Le groupe jouit aujourd’hui d’une bonne considération dans le monde de la danse folklorique cubaine et a joué un rôle majeur dans la théâtralisation de cet art. Nous avons été suivies par d’autres groupes féminins, à Cuba et à l’étranger…

Qu’a apporté Obini Bata au folklore cubain ?

Jusqu’à la création d’Obini Bata, le rôle de la femme dans le développement du folklore cubain avait été un peu négligé. Or, celui-ci est fondamental et notre groupe a contribué à mettre ce fait en lumière. Nous avons aussi montré que nous étions parfaitement capables de maîtriser des disciplines jusque-là réservées par tradition aux hommes, comme l’interprétation des tambours Bata.

Mais, à partir du moment où des femmes décident de jouer des tambours Bata, elles ne peuvent le faire que dans un contexte désacralisé. Ces instruments, dans la tradition religieuse Yoruba, ne peuvent en effet être joué que par des hommes, les femmes étant considérées comme impures du fait notamment du phénomène de la menstruation. Pour devenir joueur de tambour sacré, ou « Omo ana », un homme doit passer par tout un cycle rituel de sacralisation dont les femmes sont soigneusement exclues, y compris pour la préparation de la nourriture.

Ce passage du religieux au profane, nécessairement lié au caractère féminin de notre orchestre, aide en quelque sorte à mettre en avant la valeur proprement esthétique de ce que le musicologue Fernando Ortiz a appelé « l’orchestre des tambours sacrés ». Les tambours Bata, dégagés de leur signification religieuse, deviennent ainsi de « simples » instruments de musique ; mais cela permet aussi de focaliser davantage l’attention sur leur immense potentiel expressif. Trois tambours « Bata », joués à deux mains chacun, cela donne en effet l’équivalent de six instruments, avec une polyrythmie et une polytonalité extrêmement riches, qui forment en fait le socle de base sur lequel s’est développée un grande partie de notre musique populaire.

Enfin, dans Obini Bata, les artistes jouent alternativement tous les rôles : actrice, chanteuse, danseuse, musicienne. Cela paraît naturel aujourd’hui, mais ne l’était pas il y a vingt ans. Dans les groupes folkloriques d’alors, les percussionnistes se contentaient de jouer du tambour, les danseurs de danser, etc. Nous avons montré qu’une compagnie peu nombreuse - 6 artistes - pouvait faire un travail folklorique de qualité, à une époque où les compagnies de très grande taille deviennent plus difficiles à maintenir, pour des raisons notamment économiques.

 

Comment votre démarche a-t-elle été accueillie dans le milieu des joueurs de Bata ?

Au départ, nous nous sommes heurtées à beaucoup de réticences, de la part des musiciens et même de l’institution. Sans nous l’interdire, on ne nous facilitait par l’accès aux instruments, et nous étions obligées de rester tard, après la fermeture du CFN, pour pouvoir répéter. Comme je suivais aussi des cours à l’université, il n’arrivait souvent de ne rentrer chez moi que vers 10 ou 11 heures du soir, après une épuisante journée de danseuse, de professeur, de joueuse de tambours et d’étudiante. Si les choses n’ont pas été très faciles dans un milieu artistique en principe très évolué, tu peux imaginer comment notre initiative a été perçue par les joueurs de Tambours Bata traditionnels ! Nous avons dû lutter durement, mais nous l’avons fait avec enthousiasme car nous étions convaincues d’avoir raison.

Mais certains joueurs de tambour et danseurs du CFN ont aussi soutenu notre initiative et nous ont donné des cours. Je voudrais citer par exemple Julio Caballolo, El Goyo, ou encore Mario Ajuri, qui continue à nous donner des cours et des conseils. Nous avons finalement réussi à atteindre un bon niveau artistique, mais nous avons aussi dû nous séparer du CFN en tant que groupe, pour des raisons en partie liées à ce que j’ai expliqué plus haut.

Quelles ont été les principales étapes du succès à Cuba ?

Le groupe existe en tant que tel depuis 17 ans. Une étape importante pour nous a été la reconnaissance de notre compagnie par le ministère de la culture en 1994. Nous avons alors quitté la section des arts scéniques (danse et théâtre), à laquelle appartenait le CFN, pour rejoindre l’institut de la musique.

Petit à petit, les choses se sont construites, avec une reconnaissance venue à la fois de l’institution et du public. Nous avons alors donné des très nombreux spectacles dans des théâtres et festivals importants de La Havane et du reste de Cuba. A l’occasion de notre 15ème anniversaire, nous avons créé le spectacle « Son n06 » dédié à notre poète national Nicola Guillern, qui a tant défendu la dignité du Noir, du Mulâtre et du Créole contre le mépris raciste. Nous avons beaucoup travaillé à cette occasion sur son œuvre, sa poésie, sa pensée, qui ont constitué la trame de notre spectacle.

Notre spectacle du vendredi à l’association Yoruba, « Du tambour à la poésie », a toujours beaucoup de succès, drainant un public de cubains de tous âges, mais aussi de visiteurs étrangers.

Un réalisateur cubain a également fait un documentaire sur notre groupe, intitulé « Un sonrisa por un tambor », ce qui a constitué une reconnaissance importante pour nous.

Et à l’étranger ?

Le ministère de la culture nous a sélectionnées à plusieurs reprises pour représenter Cuba dans des festivals internationaux : festival de la Martinique en 1998, festival des Caraïbes (à Cuba) en 1999. En 2000, nous avons représenté Cuba au Venezuela à l’occasion de la transformation de l’ex-Théâtre Principal de Caracas, autrefois réservé à la classe dominante, en un théâtre ouvert au peuple. Nous avons ensuite pu multiplier les tournées à l’étranger : Espagne, Canada, Italie, Afrique du Sud, Venezuela, Mexique.

Dans plusieurs pays européens, comme l’Allemagne ou la Suisse, des étudiants ont commencé à prendre thème de recherche le rôle de la femme dans la musique et se sont intéressés à Obini Bata. Un programme de Radio Nederland consacré aux femmes du Nouveau monde a pris Obini Bata comme thème de l’une de ses émissions.

Comment a évolué la composition du groupe ?

Au début, le groupe n’était composé que de trois trois artistes. Mais, à mesure que notre répertoire s’est développé (musique Congo, Arara, Rumba, Afro-haïtien…), nous avons senti, vers 1999, la nécessité d’élargir le groupe à 5 puis 6 membres. Nous avons alors recruté des artistes avec un bon bagage académique et d’autres avec une formation plus empirique.

Notre travail artistique est très polyvalent, difficile. Le groupe a déjà vu passer trois ou quatre générations d’artistes. Certaines se sont mariées, sont parties du pays et nous avons dû les remplacer. Aujourd’hui le groupe est composé, outre moi-même, de six jeunes artistes : Adonay, Adriana, Wendy, Onaili, Jane, Natali. Les plus anciennes sont là depuis plus de 10 ans, d’autres nous ont rejointe il y peu de temps. Elles ont des parcours assez divers. Adonay est par exemple de formation plutôt musicale. Onaila a fait partie du groupe folklorique Raices profundas. Natali, bien que fanatique de notre folklore, a aussi fait partie d’ateliers de danse expérimentale…

 

Quel a été l’influence de Obini Bata sur la jeune génération d’artistes folkloriques ?

 

Plusieurs groupes pren nant Obini Bata comme référence ont été créé à Cuba : Obini Oni à Cardenas, Obini Sa Ache à Cienfuegos, Obini Iragua à Santiago, Obini Abelikuka à Matanzas, Batachu à Guanabacoa. Il y a même à la maison de la culture de Centro Habana un groupe d’enfants, Los Criolitos, qui s’inspire de notre travail.

Nous avons cherché à œuvrer aussi pour une meilleure reconnaissance de la musique folklorique dans le milieu artistique « cultivé ». En 1993, Lino Neira a créé l’association des percussionnistes de Cuba. Nous avons été les premières femmes à faire partie de cette institution. Nous y avons contribué à un regain d’intérêt pour les percussions traditionnelles, qui étaient un peu marginalisés jusque-là par rapport à la percussion symphonique « classique ».

Propos recueillis par Fabrice Hatem

Si vous passez à La Havane, vous pouvez voir le spectacle du groupe Obini Bata, "Du tambour a la poésie" tous les vendredis à 21 heures, dans le patio du musée-temple des orishas, en face du Capitole (un peu sur droite de la rangée d'immeubles).

[1] Voir mon article sur le lien suivant : http://fabrice.hatem.free.fr/index.php?option=com_content&task=view&id=1127&Itemid=73