Papucho : un voyage à travers la danse afro-cubaine contemporaine

Écrit par Fabrice Hatem le . Publié dans Biographies

Originaire de la région de Matanzas – le berceau de la rumba – le danseur Juan Carlos Papucho Pedroso est installé à Genève depuis 2005, A travers sa riche trajectoire artistique et personnelle, c’est tout un pan de la danse populaire cubaine d’aujourd’hui – ainsi que les destinées des hommes et des femmes qui l’incarnent à travers le monde - qui se révèle à nous. Je vous propose d’explorer cet univers à travers deux chemins parallèles :
- Un long entretien avec Papucho
- Une vidéo documentaire sur cet artiste

LA COLERE D'OGGUN par Fabrice Hatem avec Juan Carlos "Papucho" Pedroso

Vidéo documentaire : http://www.youtube.com/watch?v=kRW_WBKaCGU




PORTRAIT ET ENTRETIEN AVEC PAPUCHO :

Un voyage à travers la danse afro-cubaine contemporaine

J'ai rencontré le danseur Juan Carlos « Papucho » Pedroso par l'intermédiaire de son ami Reinaldo Delgado « Flecha », qui anime avec lui le groupe de danse et de musique afro-cubain Wemilere à Genève. C'est un personnage fait de tensions et de contrastes : par son physique ; par son expression dansée ; et par sa vie.

La première chose que l'on remarque en effet lorsque l'on rencontre Papucho, c'est son physique impressionnant, improbable mélange d'une carrure d'athlète, puissante et tellurique, et d'un élancement léger vers le ciel.

A son élégance et à sa gentillesse naturelle, Papucho ajoute aussi un imperceptible côté « mauvais garçon » : une lueur fugitive dans le regard, un pli un peu marqué au coin des lèvres.... Mélange sans doute fascinant pour les femmes, qui peut-être ne savent pas très bien elles-mêmes si elles doivent rêver ou redouter de le croiser la nuit, seuls à seuls, dans une ruelle mal éclairée de la ville basse...

Puis, lorsqu'on le regarde danser, on est frappé, malgré la grâce spontanée de ses mouvements, par le sentiment d'étrangeté qui parfois se dégage de sa gestuelle carrée, très stylisée, et de l'intensité vaguement menaçante de son regard ; il fait alors irrésistiblement penser aux êtres surnaturels du clip « thriller » de Michael Jackson....

La vie de Papucho ? C'est l'incroyable trajectoire qui conduit un gamin pauvre, né dans un village perdu de la région de Matanzas, à venir pratiquer son art en Europe et enseigner la danse à Genève aux financiers de la Morgan Stanley, aux scientifiques du CERN et aux fonctionnaires internationaux de l'ONU.

Ces contrastes prédisposent Papucho à interpréter ceux des Orishas qui possèdent eux aussi une double nature, une face lumineuse et une autre plus insaisissable. Il excelle par exemple dans le personnage d'Elegba, Dieu du hasard et du destin à la danse de feu-follet, pleine d'imprévus et de volte-face, dont il est d'ailleurs le fils dans la religion yoruba.

{Mais c'est lorsqu'il interprète Oggun, le puissant Dieu du fer et de la guerre, qu'éclate le mieux son talent. Il rend magnifiquement la puissance brute et la violence à peine contenue qui caractérisent cet Orisha. Et quand ou le voit bondir, sa machette à la main, en roulant des yeux injectés de sang, le visage déformé par un rictus de colère, le buste nu couvert de sueur, on a vraiment peur qu'il se précipite sur vous pour vous donner un mauvais coup.

Soudain, on le voit s'immobiliser, et contempler, incrédule et fasciné, les voluptueuses contorsions d'Ochun, la déesse de l'amour. Il essaye encore d'utiliser, une dernière fois, ses armes habituelles face à cette étrange apparition et lève sa machette. Mais celle-ci, impuissante face au rire provoquant et moqueur d'Ochun, retombe bientôt, inutile et hors de propos. On comprend alors que ce Dieu à la force brutale est en train de tomber sous l'emprise de l'amour, sans même réaliser luii-même exactement ce qui arrive, tant ce sentiment était jusqu'alors inconnu de lui. C'est magnifiquement interprété, et il n'a pas besoin d'être un spécialiste de la mythologie des Orishas pour comprendre la nature du drame qui est en train de se nouer.

Né il y a une quarantaine d'années à Cuba dans la province de Matanzas, Papucho s'est formé à la danse dans différentes écoles de Matanzas puis à l'Institut supérieur des arts de la Havane. Il a ensuite poursuivi une carrière artistique essentiellement centrée sur le spectacle, l'animation et le cabaret. D'abord danseur interprète, il a ensuite développé une activité de direction artistique et de chorégraphie, qui a été récompensée par plusieurs distinctions, notamment au festival de danse de Santa Clara. Il a également enseigné, formant de nombreux danseurs dont certains, comme Nichito, ont depuis connu à leur tour un prometteur début de carrière internationale. Il poursuit actuellement son activité artistique et d'enseignement à Genève, où il s'est installé il y a 5 ans. Décrire son parcours, c'est effectuer une plongée dans le monde contemporain de la danse cubaine de spectacle, et aussi porter témoignage sur les trajectoires des artistes si nombreux qu'il a côtoyés.

Peux-tu nous dire quelques mots de ton enfance ?

J'ai grandi dans un petit village, Torriente, situé dans une partie assez reculée de la province de Matanzas. Ma famille était d'un milieu social très modeste, comme d'ailleurs presque tous les habitants de cet endroit, dont beaucoup sont des descendants des esclaves noirs autrefois employés dans les plantations. Mais, chez nous, il n'y avait pas de misère, d'alcoolisme ou de délinquance comme souvent là-bas. Mes parents étaient honnêtes, droits et affectueux.

Mon père avait l'habitude de donner des surnoms gentils à chacun de ses enfants. C'est qui m'a surnommé « Papucho », ce qui veut dire, à peu près, « celui que l'on aime bien ». Ma mère portait le joli nom d'Estrella. Elle était fille d'Ochun, car dans ma famille, on pratiquait beaucoup la Santeria, Elle ne savait pas lire, mais avait une grande expérience de la vie et beaucoup d'exigence pour ses enfants. Tous les voisins, la famille, l'aimaient et la respectaient beaucoup. Plus tard, c'est moi qui lui ai appris à lire.

Comment as-tu découvert la rumba et la danse afro-cubaine ?

De la manière la plus naturelle : il m'a suffi de naître et d'ouvrir les yeux. La province de Matazas est la plus noire de Cuba, beaucoup plus que La Havane et même que Santiago. C'est une grande plaine propice à la culture de la canne à sucre, où l'on trouve plusieurs ports installés dans des bayas - des baies - sur les côtes. A l'époque coloniale, la région fut peuplée de ce fait d'un grand nombre d'esclaves noirs. On y rencontre même aujourd'hui des descendants d'ethnies africaines qu'on ne trouve pas ailleurs à Cuba, comme les Arara ou les Iyesa. Dans certains coins, on a vraiment l'impression d'être en Afrique.

C'est là que se trouve le vrai berceau de la rumba, qui est née sur cette terre - notamment la Columbia à Cardenas - avant de migrer vers les faubourgs de la Havane. Les meilleurs groupes de rumba de Cuba, comme La Columbia del Puerto ou Los Muñequitos de Mantanzas, viennent de cette région.

La rumba est omniprésente à Matanzas. Aujourd'hui encore, on peut la voir danser partout, dans les rues, dans les cours des maisons, dans les villes comme dans les villages. Je la côtoyais donc quotidiennement lorsque j'étais enfant.

Un jour, en sortant de chez moi, j'ai rencontré un danseur très connu dans le coin, qui s'appelait Virulilla, chanteur et fondateur du groupe Los Muñequitos de Mantanzas. Il aimait faire danser la rumba aux enfants dans les rues. Il m'a proposé de venir chanter et danser avec eux, ce que j'ai fait. Et c'est comme cela que tout a commencé.

Peux-tu nous parler de tes premières années d'apprentissage et des professeurs qui t'ont particulièrement marqué ?

}C'est mon frère, Lazaro Pedroso Montalvo « Mujica », qui a été mon premier professeur (photo ci-contre). Je lui dois tout, dans la danse et dans la vie. Il connait énormément de choses sur la culture et le folklore cubains, sur lesquels il a beaucoup écrit. Il a fait de moi ce que je suis : la danse, la chorégraphie, la salsa... Il était très exigeant : je me souviens d'un jour où j'apprenais le rôle de San Lazaro [1] sous sa direction. Je me trompais, et il m'a obligé à répéter, répéter, reprendre encore... Mais il avait aussi de l'ambition pour moi : un jour, beaucoup plus tard, il m'a suggéré d'aller passer l'examen d'entrée à l'Institut supérieur des arts de la Havane. Comme j'étais hésitant, il m'a fait monter presque de force avec lui dans un bus en direction de la capitale pour passer l'examen. Je lui suis très reconnaissant pour cela.

C'est vers 1983 que j'ai commencé mes études de danse « officielles ». J'ai d'abord fréquenté l'Ecole des instructeurs d'art de Matanzas, dans la section des danses folkloriques, puis l'école de perfectionnement professionnel de Matanzas jusqu'en 1987. C'est là que j'ai commencé à apprendre mon métier de danseur et d'enseignant. Cela n'a pas toujours été facile, car, au début, je n'avais pas beaucoup d'aptitudes techniques. Une des professeurs, Orgita, était particulièrement dure et se fâchait beaucoup contre moi en me reprochant de ne pas faire assez d'efforts. Cela m'a piqué au vif, et j'ai commencé à travailler la danse comme un fou. Une année plus tard, elle m'a félicité. Je considère que c'est grâce à elle que j'ai vraiment pu décoller artistiquement.

A cette époque, j'ai aussi eu la chance de bénéficier de l'enseignement d'Angel Luis Zerbia, qui fut mon premier professeur de folklore à Matanzas. Il est l'un de ceux qui m'ont le plus appris. Il détenait énormément d'informations sur le folklore cubain, sur lequel il a fait beaucoup de recherches. Il a également été directeur et chorégraphe du groupe de danse de Matanzas Danza Espiral.

Et à la Havane ?

Poussé par mon frère comme je l'ai dit, je suis arrivé à la Havane en 1990. Je n'étais qu'un petit provincial de Matanzas, et la capitale m'a d'abord beaucoup impressionné. Au moment de l'audition d'entrée à l'Institut supérieur des arts de La Havane (ISA, voir photo ci-contre), j'étais vraiment terrifié. Mais on m'a admis en me disant que j'avais dansé comme un roi, et cela m'a mis en confiance. Et puis mon frère Mujica avait réussi l'examen en même temps que moi, ce qui m'évitait de me retrouver tout seul dans la capitale.

Mais les autres étudiants de l'ISA me paraissaient avoir une formation, une culture beaucoup plus large que la mienne. En dehors de la danse folklorique stricto sensu, j'ignorais beaucoup de choses : l'histoire, la littérature, la construction d'un spectacle, l'expression écrite et orale, les autres formes de danse... Et c'est cela que m'ont apporté, chacun dans leurs domaines, les professeurs dont j'ai alors suivi l'enseignement à l'Institut.

Peux-tu en citer quelques-uns ?

Oui, bien sûr. Lazaro Ross était le premier chanteur du Conjunto Folclorico Nacional quand j'étudiais à La Havane (photo ci-contre). Il fut l'un des plus grands interprètes contemporains du répertoire populaire afro-cubain. C'est lui qui m'a permis de mieux connaître la culture et la langue Yoruba, dont je suis issu par mes origines familiales. Il m'a aussi appris les pas liés aux différentes chansons en l'honneur des Orishas.

Le Docteur Rogielo Martinez Furé a été l'un principaux fondateurs du Conjunto Folclorico Nacional, et a joué un rôle pionnier en matière de recherches sur les origines africaines de la culture cubaine (photo ci-contre). Il m'a initié à l'histoire africaine, afro-cubaine, que j'ignorais. Il m'a montré comment écrire, comment m'exprimer. C'est largement à lui que je dois ma culture et ma formation intellectuelle.

Ana Luisa Caceres, également professeur au Conjunto, m'a beaucoup appris sur le folklore et les danses populaires de Cuba. C'est également elle qui m'a enseigné les secrets du Mambo, ainsi qu'à ma partenaire de l'époque, Maria de Los Angeles, juste avant que nous ne partions en tournée au Brésil avec le groupe Isadanza en 1991. Cela a vraiment été une expérience unique.

Graciela Chao Carbonero m'a beaucoup marqué par sa manière de voir la danse. Elle m'a ouvert la voie professionnelle de haut niveau en me proposant de devenir premier danseur du groupe Isadanza. C'est quelqu'un en qui j'ai une très grande confiance.

J'ai également eu la possibilité de suivre l'enseignement de danse contemporaine de Narciso Medina, un très grand artiste, un grand technicien et ou grand pédagogue (photo ci-contre). J'ai noué avec lui une relation très personnelle. Il m'a donné des clés techniques importantes : comment bouger sur la scène, explorer les sentiments de la danse comme la folie, la tristesse.... Il m'a donné du respect pour cet art.

Lilian Padron, qui avait étudié la danse contemporaine à Moscou, m'a beaucoup appris sur le plan technique. Elle est maintenant la directrice du groupe de danse contemporaine Danza Espiral de Matanzas.

Je voudrais enfin mentionner Ramiro Guerra, qui est l'un des chorégraphes les plus importants de Cuba. J'ai beaucoup appris de lui sur la danse en général à l'occasion de divers stages, dont certains à Matanzas.

Tu t'es plu à la Havane ?

Oui, beaucoup, même si le premier contact a été au départ un peu rude pour les provinciaux que nous étions, mon frère et moi. Je me souviens de notre première nuit à l'ISA. Nous étions arrivés très tard avec quelques autres camarades de Matanzas, vers une heure du matin. On nous a installés dans notre dortoir - c'était un internat avec des chambres de huit lits - mais il n'y avait rien à manger et nous étions affamés. Alors, nous avons trouvé quelques restes des autres élèves et nous les avons mangés. Malheur !!! Ils étaient affreusement pimentés, et nous avons passé le reste de la nuit à courir vers le robinet pour boire de l'eau et soulager notre estomac et nos intestins en feu.

Mais à La Havane, il y a aussi des bons côtés. Si tu danses bien là-bas, tu peux avoir toutes les filles pour toi, tu deviens « le roi des femmes », comme Chango. Le soir, en allant danser avec mon frère et mes amis de l'ISA, on avait un peu le sentiment d'être comme des renards entrant dans un poulailler... Sauf que les poules ne s'enfuyaient pas du tout quand elles nous voyaient arriver, au contraire. Et c'est comme cela que j'ai rencontré ma première épouse, Iliana (photo ci-contre). Un jour, en arrivant dans un club du Vedado, La Sorra y el cuervo, j'ai dit à mon frère : « Tu vois cette fille ? Je te parie que ce soir, elle sera ma copine ». J‘ai gagné mon pari, mais ce que je n'avais pas prévu, c'est que quelques mois plus tard, nous serions devenus mari et femme.

C'est aussi à la Havane que j'ai rencontré quelques très bons amis, comme Izaias Rojas Ramirez, qui étudiait avec moi à l'Institut supérieur des arts. Nous avons fait beaucoup de chemin ensemble, notamment au Brésil où nous sommes partis tous les deux avec le groupe Isadanza en 1991. Il connaît aussi très bien la culture de l'Oriente, qu'il m'a fait découvrir. Il a fondé le groupe Danse libre, à Guantanamo; et dirige aujourd'hui le groupe Banrara.

Peux-tu parler de tes souvenirs des brigades du XXème anniversaire ?

Il s'agissait d'un groupe d'artistes qui comprenait une centaine de professeurs de tous les arts : danseurs, cinéastes, peintres, écrivains. Nous avions pour mission d'apporter l'art à la campagne dans la région de Matanzas. Quand j'ai fini l'Ecole de perfectionnement artistique de Matanzas, en 1987, j'ai été affecté à ces brigades, où j'ai passé un dizaine d'années, tout en poursuivant mes études à temps partiel à La Havane et ma carrière de danseur professionnel. La première école où j'ai enseigné est celle-là même ou j'avais fait mes études. J'avais presque le même âge que mes élèves !!!

C'est à cette époque aussi que j'ai commencé à préparer des spectacles et décoller sur le plan artistique. Ma première chorégraphie s'appelait Asoyin. C'était un spectacle pour quatre danseurs hommes. Elle m'a permis de gagner mon premier prix, au festival de Santa Clara, vers 1988. Nous étions encore très jeunes : un jour, une danseuse connue de la Havane est venue assister à notre spectacle. Après nous être changés, nous étions venus nous asseoir près d'elle, sans nous présenter. Elle nous a dit : « Je voudrais bien rencontrer ces quatre danseurs". On lui a dit : « C'est nous ». Elle a été très surprise : "Mais vous n'êtes que des gamins. Sur la scène, tout à l'heure, il y avait quatre magnifiques danseurs, quatre beaux noirs".

}Mes trois partenaires dans cette chorégraphie s'appelaient Bernar, Juanito et Watson Je suis resté très ami avec eux, surtout avec Watson, avec lequel j'ai passé plus de 10 ans de ma vie comme professeurs de danse avec les brigades du XXème anniversaire. Nous avons aussi participé, pendant 5 ans, à la Cumparsa de la Fédération estudiantine (FEEN). Nous sommes également partis au Brésil ensemble, avec le groupe Isadanza. Il habite maintenant lui aussi à Genève, où il enseigne la danse (photo ci-contre).

Peux-tu nous parler du groupe Agrupacion Mulemba ?

Le groupe Mulemba, où je suis rentré en 1988 pour rester deux ans, a marqué mes débuts de danseur professionnel. J'y ai travaillé sous la direction d'Aldo Durades, qui habite maintenant en Espagne. Je me souviens encore de mon premier spectacle, à Varadero. Après l'audition où il m'avait engagé, Aldo m'a dit qu'il fallait que j'apprenne une chorégraphie pour le soir même. J'ai répété toute la journée, mais la partition était difficile et j'ai fait des erreurs le soir pendant le show. Une danseuse m'a même dit : "Tu danses comme un chien". Quand le spectacle a été terminé, je suis sorti, très triste, pour m'isoler et pleurer, car j'avais le sentiment de ne pas avoir été à la hauteur et j'avais peur d'être chassé du groupe. Mais Aldo est venu me voir, pour me dire qu'il voulait voir comment je me débrouillais sur la piste, et que cela avait été concluant. C'était très cruel, mais aussi une excellente leçon.

Par la suite, Aldo m'a témoigné de la confiance, et cela m'a donné de l'assurance. Par exemple, la première fois que la troupe est partie en tournée à l'étranger - en effectifs réduits - il m'a chargé d'assurer l'intérim de la direction artistique à Cuba pour le reste du groupe. Il m'a aussi nommé premier danseur, puis chorégraphe.

Peux-tu nous parler de ton expérience brésilienne avec Isadanza ?

Isadanza a été formée en 1991 avec les meilleurs danseurs et musiciens de l'Institut supérieur des arts de Cuba, sous la direction de Graciela Chao, et existe d'ailleurs toujours aujourd'hui (voir photos du groupe actuel). A mon époque, il y avait là Mayito, qui était alors musicien, et est maintenant chanteur du groupe Van Van ; Barbara Balbuena, alors élève de l'école, et qui depuis lors est devenue une spécialiste reconnue de l'histoire des danses cubaines ; Maria de los Angeles Sarduy, qui était à l'époque ma partenaire et est aujourd'hui professeur de danses folkloriques à l'Ecole Nationale des Arts ; Mariana, qui est maintenant professeur de danse à l'école de Santa Clara ; et d'autres encore, comme Miguel (de Camaguey), Merino (de Granma), Vicente, Izaias, Watson, Tony...

}C'est avec ce groupe que je suis parti pour la première fois à l'étranger : je suis resté un an au Brésil. Ce voyage m'a permis de connaître un autre pays, une autre culture très riche, assez proche de celle de Cuba, mais avec une autre manière d'être. Cela a été une expérience formidable. J'étais content d'être là, cela a enrichi ma carrière. J'ai vu les favelas, j'ai découvert la samba, la manière de bouger des gens.

J'ai partagé là-bas beaucoup de souvenirs avec mon ami Izaias. La première fois que nous avons affronté le public brésilien, à Sao Paulo, nous étions tout tremblants. Deux heures avant le spectacle, nous avions oublié toute la chorégraphie. On a dû tout répéter à nouveau à la dernière minute. Mais finalement, tout s'est bien passé.

Je me souviens aussi, tout de suite après ce spectacle, d'une soirée mémorable où nous avons été invités chez des amis brésiliens à manger la fejauda (un plat brésilien à base de cochon). C'était la première fois que l'on mangeait cela. Nous étions aussi en compagnie d'un autre danseur, Tony. Il habitait à la Havane, puis a émigré en Italie (il fut d'ailleurs l'un des premiers cubains à le faire) et a fondé une école. Puis il est mort à cause de l'alcool.

Quel est ton meilleur souvenir de la compagnie Musicaraibes ?

Après la fin de mes études à l'Institut supérieur des arts de La Havane, j'ai été employé par le gouvernement cubain dans la compagnie Musicaraibes, qui regroupe elle-même plusieurs groupes de danse, comme Sabor Latino, dont j'ai longtemps fait partie (photo ci-contre).

Cela a été pour moi un moment intense de partage et de création, notamment lorsque j'ai accédé à la fonction de directeur artistique. Nous jouions dans des théâtres, des cabarets, et aussi beaucoup dans des grands hôtels pour touristes.

{mosimage}Ce qui m'a le plus marqué et satisfait est le spectacle ou nous avons expérimenté un mélange entre les musiques cubaines, comme la salsa et le mambo, et nord-américaines, comme le jazz. Cela qui m'a obligé à remettre en cause mes habitudes aussi bien comme danseur que comme chorégraphe. Ce spectacle s'appelait De Harlem à New York (photo ci-contre).

Puis nous avons créé Paris Paradiso en collaboration avec Simon Kopalek, un danseur d'origine belge : ce spectacle avait une atmosphère plus « cabaret ».

Peux-tu nous parler des membres de la troupe Sabor Latino ?

Je pense souvent, encore aujourd'hui, à un danseur nommé Juan Ernesto Odicio « Jony », qui était un peu mon bras droit à l'époque. C'est un artiste très actif, très créatif, avec lequel j'ai beaucoup partagé (photo ci-contre, penché au centre, deuxième plan). Il possède une forte imagination pour inventer des chorégraphies, et est capable de danser sans musique, ce qui est très difficile. Nous avons fait des choses formidables ensemble, en particulier dans le groupe de danse Sabor Latino que j'ai dirigé au début des années 2000 à l'hôtel Plaja Giron, au sud de Matanzas. Nous avons présenté nos chorégraphies aux festivals de danse de Matanzas, La Havane, Santa Clara, nous avons obtenu des distinctions. Il travaille toujours à Cuba, à Plaja Giron.

Il avait aussi une danseuse nommée Florangel Gomez Collimore « Cuca ». C'était elle aussi une grande artiste. J'ai eu avec elle une forte relation à la fois professionnelle et amicale. Sur la photo ci-contre, vous nous voyez ensemble pendant un spectacle au Cabaret « Tropicana » de Santiago de Cuba, où nous nous sommes produits. C'est elle qui a formé les autres danseuses de la troupe, qui venaient de la rue, sans autres bagage que leur talent et leur énergie. C'est pour moi une amie de toujours. Elle navigue maintenant entre l'Espagne et Cuba.

Et puis il y avait toutes les autres artistes de la troupe du Plaja Giron : Anaisa Rodriguez, Arlenis Quintana, Ana-Maria Astiazarain, Lien Garcia, Yanet (photo ci-contre). C'est nous qui les avons formées sur le tas, avec Cuca. C'était plus qu'une équipe, c'était une famille. Beaucoup sont parties à l'étranger, en Allemagne, en Italie, en Espagne. Je suis resté très ami avec elles. J'espère faire venir bientôt Lien à Genève. C'est une danseuse formidable.

Chaque membre apportait au groupe ses qualités propres. Par exemple, il y avait un danseur, nommé Humberto, qui possédait une mémoire impressionnante et pouvait se rappeler de tous détail d'une chorégraphie ou d'un spectacle. Bien que sans formation académique, il a réussi à atteindre un bon niveau professionnel grâce à son talent et à toutes ces heures de répétition avec moi et Jony...

Peux-tu nous parler de ton activité d'enseignant ?

A Cuba, après avoir été chorégraphe, j'ai commencé à former des danseurs de tous niveaux artistiques. Il y a beaucoup de danseurs, à Cuba et dans le monde, dont la manière de danser tient un peu de Papucho : Raulito et Yasser Terri (photo ci-contre)en Finlande, Joel Marero aux Etats-Unis, Hermes au Japon, Valia en Italie (à Vérone), d'autres qui sont restés à Cuba comme Jony. Je connais bien aussi Nichito, qui vit maintenant en France. La liste est interminable, qu'il s'agisse de danseurs de folklore ou de cabaret.

Peux-tu nous dire quelques mots de tes élèves ainsi que de Nichito ?

Nichito - de son vrai nom Luis Castillo - est un grand danseur, un artiste-né (photo ci-contre). Il a commencé sa carrière à Guantanamo dans le groupe Danse libre, sous la direction d'Izaias. Il a continué à la Havane où il a effectué un parcours assez brillant. Il est ensuite parti aux Etats-Unis, en Europe. Il est maintenant installé à Lyon, en France, où il poursuit son activité d'enseignant.

Yasser Terri venait de Cienfuegos. Je l'ai fait venir dans mon groupe Sabor Latino à Plaja Giron pour participer à mon spectacle Noche cubana, que j'ai donné vers 2003-2004. Il apprend très vite. Je l'ai fait répéter intensivement car les délais étaient assez brefs, au point qu'on s'est presque disputés, car il trouvait que c'était trop dur. Mais finalement, il a dansé comme un roi. Il est maintenant installé en Finlande, comme Raúl.

Raúl Dionicio Gutierrez est un grand ami. Je le connaissais avant de commencer à danser. C'était un gars de mon village. C'est moi qui lui ai suggéré de venir à la danse et l'ai engagé dans la troupe de Sabor Latino. Il a une énergie formidable. S'il n'arrive pas à faire quelque chose, il reste devant le mur à bouder. Il est comme fâché avec lui-même. Mais après il finit toujours par y arriver.

Quel est ton Orisha préféré ?

La question est difficile. Ce folklore est très riche, et un danseur doit savoir interpréter tous les rôles. J'aime particulièrement les pas d'Elegba, dont je suis d'ailleurs fils dans la religion des Orishas (photo ci-contre et vidéo). Mais je pourrais aussi bien citer Oggun, Chango et même Yemaya, qui ont des pas très différents mais tous très riches, mélodiques, savoureux.

Quelles sont les principales différences entre les danses d'Oggun et de Chango ?

Oggun est le Dieu de la guerre, du métal, du fer, des forêts. Il aime le travail, habite à la campagne. Il est syncrétisé avec San Pedro. Chango est le dieu des tambours et aussi de la guerre. Mais l'interprétation de Chango est plus festive - c'est le dieu de la fête et le « roi des femmes », alors qu'Oggun est plus agressif. Il est également facile de les reconnaître par les couleurs : vert et brun pour Oggun, rouge et blanc pour Chango (photo ci-contre),

Peux-tu nous parler de la danse Abakua ?

La danse Abakua est arrivée à Cuba, comme les Orishas, avec les esclaves africains. Elle vient aussi du Nigéria mais d'une autre région, en l'occurrence le Calabar (on dit « Carabali » à Cuba), alors que les Orishas viennent du sud-ouest du Nigéria, à la frontière de l'Etat actuel du Bénin. Les deux cultures religieuses sont complétement différentes. L'Abakua est une confraternité religieuse, avec des hiérarchies assez strictes, pratiquant une religion très différente de celle des Orishas, et composée exclusivement d'hommes.

Elle est centrée autour d'un personnage, Ireme (photo ci-contre et vidéo), Ireme, c'est un peu le diable, le diablito. On reconnait ce personnage à la capuche conique qui cache son visage, avec un petit béret de travers. Il possède quelques accessoires caractéristiques comme le bâton, l'iton, l'estribilla. La danse d'Ireme est très secrète, ce qui la rend très compliquée à expliquer, contrairement aux Orishas, qui sont une mythologie très ouverte. Il peut aussi avoir plusieurs manifestations, comme Anamangui ou Ireme funerario. La plus importante, est celle où Ireme danse sous la direction d'un guide qui lui indique les pas qu'il doit faire.

Pourquoi es-tu venu en Europe il y a 5 ans ?


Photo Nadege Guillou
www.calleluna.com

Cela n'a pas été facile. J'avais fait tout ma carrière à Cuba : 30 chorégraphies et spectacles, de grandes scènes comme le Tropicana de Santiago, les festivals de danse de Santa Clara ou de La Havane, des prix et des distinctions, un travail de directeur artistique... Mais on avait tous envie de partir, à cause de l'oppression, plus encore que de la situation économique. On n'avait pas le droit de parler, de voyager, on était contrôlés tout le temps.

Et puis, partir à l'étranger était un peu dans le fil de mon destin. Comme je te l'ai dit, je suis né dans un village très pauvre, d'où les gens ne bougeaient pas beaucoup et avaient des perspectives limitées. Beaucoup de gens de ma génération là-bas sont déjà morts, ou bien en prison, ou alcooliques. Moi, j'ai senti la nécessité d'élargir mon horizon, de découvrir Cuba, puis le monde.

Aucune étape n'a été facile. A Matanzas, j'étais un petit villageois de Torriente. A la Havane, j'étais un provincial de Matanzas. Pour moi comme pour mes concitoyens, partir à l'étranger était encore une aventure il y a 20 ans. A chaque fois, j'ai dû laisser des choses derrière moi pour apprendre de nouveaux codes, une nouvelle culture, de nouvelles langues. A la Havane, j'ai appris à bien écrire l'espagnol et à comprendre les chants yoruba ; au Brésil, j'ai appris le portugais ; à Genève, le français. Aujourd'hui, je donne des cours aux savants du CERN et aux fonctionnaires internationaux de l'ONU, mais quand j'étais petit, je dansais la rumba dans les rues de mon village avec les autres gamins (photo ci-contre, cours de Papucho).

La danse m'a permis de beaucoup voyager, de beaucoup découvrir. Avant de partir de mon pays, j'ai parcouru Cuba en tous sens, et je connais tous les aspects de la culture populaire de mon pays. J'ai vécu à Matanzas, à la Havane, dans la région de Pinar del Rio, à Plaja Giron. Je connais aussi très bien l'Oriente grâce à mon ami Izaias qui m'invitait souvent à Guantanamo. Parfois, entre les week-ends dans l'est, mes études à la Havane, mon travail à Plaja Giron, ma famille à Matanzas, je parcourais 3 ou 4 régions différentes en une ou deux semaines (photo ci-contre, casa de la cultura de Jagey, province de Matanzas).

J'ai ainsi exploré toutes les facettes de mon pays, notamment pour tout ce qui touche au folklore populaire. Par exemple, tout le monde croit que les peuples indiens originels de Cuba ont tous été exterminés par les colonisateurs espagnols. Mais je connais un petit village perdu, entre Santiago et Guantanamo, qui s'appelle La Caridad de los Indios. Il est exclusivement peuplé de descendants d'indiens, même s'ils s'appellent presque tous Ramirez. Comme il y a eu beaucoup de consanguinité, ils sont un peu dégénérés, tous petits, mais ils ont des visages qui rappellent ceux des Boliviens. Ils ont conservé beaucoup de leur culture et de leur mode de vie. Ils ont même un cacique. Cela, presque personne ne le sait, mais moi, je l'ai vu.

Quel est ton meilleur souvenir depuis 5 ans en Europe ?

Danser, danser, danser. Il m'est arrivé beaucoup de choses ici, bonnes et mauvaises, depuis 5 ans, mais quoiqu'il arrive, je danse. J'ai tout laissé à Cuba, et maintenant, j'ai recommencé ma vie en Europe. Mais parfois, je suis fatigué.

Les européens sont de plus en plus intéressés par la culture cubaine. Cela a commencé, bien sûr, par la salsa, mais s'étend maintenant au son, à la rumba et à l'afro-cubain. Notre culture a maintenant passé les frontières sous toutes ses formes.

Le festival afro-cubain de Barcelone, à l'été 2010, a été particulièrement impressionnant (photo ci-contre). De nuit comme de jour, on s'est senti comme a Cuba. C'était d'un très haut niveau artistique, Ce type de festival doit se développer, à Barcelone, à Genève, partout. A Toulouse aussi, j'ai vécu des moments formidables avec le groupe Wemilere il y un an environ. J'ai dansé sur scène avec NG La Banda, avec Pupi y Los que Son Son.

Qu'est-ce qui manque le plus aux européens pour danser les danses cubaines ?

Cuba est une île de rythme, et c'est ce qui manque un peu ici. Les européens qui maîtrisent bien l'information rythmique restent une minorité. Ils s'intéressent encore trop aux figures et pas assez au rythme. Il y a certainement des progrès à faire de ce côté. Ils doivent en priorité développer le rythme et le style, l'équilibre. Les figures sont secondaires. Danser est créer, pas répéter mécaniquement des figures apprises. La figure apprise existe dans la rueda de casino, car dans ce cas tout le monde doit danser la même chose au même moment. Mais, dans la salsa, on doit pouvoir créer ses propres figures.

Quels sont tes projets actuels ?

Le plus important de tous est Wemirele (photo ci-contre et vidéo de rumba). Pour créer la base d'une future compagnie plus grande, il faut rassembler tous ceux qui sont intéressé par la culture cubaine. Cela fait trois ans que je travaille sur ce projet qui a grandi peu à peu, et je suis impressionné par la qualité artistique de Flecha.

Beaucoup de danseur et d'artistes cubains vivent en Europe. C'est un vivier important de création ? Le niveau et le nombre d'artistes est impressionnant. Un ami me disait à Barcelone : "Ici, il y la matière d'une super - compagnie, d'artistes venus ici pour différentes raisons. C'est inévitable qu'il se passe quelque chose, que les gens se regroupent".

Propos recueillis par Fabrice Hatem

Pour plus de de précisions sur la biographie de Papucho, voir son site : www.pedrosopapucho.com

 

 

 


[1]Ou Babalu Aye, dieu lépreux de la médecine dans le panthéon Yoruba (NdlR).