Madeline Rodriguez : Jeter un pont entre Toulouse et Cuba

Écrit par Fabrice Hatem le . Publié dans Biographies

Madeline Rodriguez forme aujourd’hui, avec son partenaire Mario Charon, l’un des couples les plus emblématiques de la danse cubaine en France. A l’occasion du Festival CubanAlpes des 22 et 23 Janvier dernier, Fabrice Hatem a réalisé sur elle un petit reportage que Fiestacubana vous livre ici.

Celui-ci comporte trois volets :




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Une interview de Madeline Rodriguez
(voir le texte ci-dessous)

- Une démonstration de Son avec Mario Charon

- Quelques images de leurs stages de Salsa et de Cha cha cha



VOLET #1 - Une interview de Madeline Rodriguez (voir le texte ci-dessous)




VOLET #2 - Démonstration de Son avec Mario Charon : Cliquez ICI.




VOLET #3 - Quelques images de leurs stages de Salsa et de Cha cha cha : Cliquez ICI






Préambule : La déesse et l'ignorant


Dans mon esprit de Salsero débutant, Madeline Rodriguez avait rapidement acquis le statut d'un mythe. Plusieurs de mes professeurs m'avaient en effet spontanément mentionné son nom, ainsi que celui de son partenaire Mario Charon, comme ceux des danseurs les plus représentatifs d'une danse cubaine authentique et de qualité en France. A force d'en entendre parler, sans la rencontrer, elle était devenue dans mon imagination une sorte de demi-déesse presque inaccessible, un concept abstrait de la "vraie danse cubaine" sur laquelle les vidéos Youtube que j'avais avidement consultées ne m'avaient pas encore permis de mettre un visage très précis.

Et puis, un jour, en arrivant aux ateliers d'ethnico-musicologie de Genève (ADEM), pour prendre un cours de rumba avec mon professeur et ami Flecha, je vis, assise à côté d'un tambour, une très jolie femme métisse, très brune, au visage fin et aux très longs cheveux noirs et bouclés. Elle me regarda en souriant et en battant le rythme pendant que je m'essoufflais à exécuter quelques mouvements indiqués par Flecha, sur la musique des tambours de son groupe Wemilere presqu'au grand complet - c'était aussi un jour de répétition -. Puis elle me manifesta par le regard le désir de danser avec moi, se leva et commença une rumba.


Je fus d'abord très gêné, car je me rendis rapidement compte que cette très jolie femme était aussi une excellente danseuse, et que je n'étais qu'un vieux débutant. Mais cette impression très pénible de ne pas "faire le poids" fut rapidement dissipée par les amicaux encouragements prodigués par Flecha et Papucho, par le rythme obsédant des tambours de Wemilere, et surtout par le constant soutien amical de ma partenaire, qui ne manqua pas une seule occasion d'exprimer son approbation et son plaisir devant mes très pauvres et très imprécises tentatives chorégraphiques.

J'arrivais donc, un peu rassuré, à la fin de cette rumba mémorable. Je sortis un instant dans la cour de l'ADEM pour y fumer une cigarette, et j'y retrouvais ma charmante et amicale partenaire qui partageait ce petit vice avec moi. La conversation qui s'engagea alors donna à peu près ceci :

(Moi) - Tu aurais une cigarette pour moi ? Je les ai oubliées.
(Elle) - Oui, bien sur, tiens.
(Moi) - Dis donc, tu danses drôlement bien !! Ca fait longtemps que tu fais de la rumba ?
(Elle) - Oui, j'ai appris toute petite, à Cuba.
(Moi) - Ah, bon !! Tu es cubaine ?
(Elle) - Oui, je viens de Cienfuegos.
(Moi) - Et ça fait longtemps que tu es en France ?
(Elle) - A peu près quinze ans. J'habite Toulouse.
(Moi) Ah bon. Et il y a des bons profs de salsa, là- bas ?
(Elle) - Oui, c'est assez actif, très jeune. Ca bouge bien.
(Moi) - Et comment tu t'appelles ?
(Elle) - Madeline.
(Moi) - Madeleine ?
(Elle, toujours souriante) - Non, Madeline. Madeline Rodriguez.

Si la lumière avait un peu tardé jusque-là à se faire dans mon esprit enténébré, elle le fit à ce moment avec la force de l'éclair. Je fus comme foudroyé par un sentiment mêlé de surprise, de joie, et aussi de honte devant mon ignorance crasse et la naïveté de mon comportement. Mais je conçu également depuis ce moment un très fort sentiment de reconnaissance et d'affection pour Madeline. Celle-ci n'était pas seulement une grande danseuse, mais aussi une femme gentille, simple, généreuse et patiente.


C'est pourquoi, lorsqu'un an plus tard j'entrepris la réalisation de ma série de documentaires sur les danseurs d'afro-cubain en France, Madeline figura tout naturellement en tête de mes priorités. Je repris contact avec elle - grâce notamment à mes amis de FiestaCubana - et je fus l'interviewer, la photographier et la filmer à l'occasion du festival CubanAlpes des 22 et 23 Janvier derniers à Grenoble. J'ai le plaisir de vous livrer ici le résultat de ce travail.

Diplômée de L'Ecole Nationale des Arts de la Havane en danse afro-cubaine et traditionnelle, ex-première danseuse du ballet Guanaroca de Cienfuegos, Madeline est arrivée en France en 1994. Elle s'est installée à Toulouse où elle poursuit une activité de danseuse, de chorégraphe, d'enseignante qui l'amène à se produire dans de très nombreux festivals, stage et spectacles de danse cubaine partout en Europe et dans le reste du monde. Le couple artistique qu'elle forme avec Mario Charon constitue une référence majeure pour les amateurs européens de Son et de Salsa.

Comment es-tu arrivée à la danse ?

Dans ma famille, personne ne dansait, mais depuis toute petite, j'aime danser. Je ne faisais que danser, danser... Ma mère disait : " C'est la danseuse de la famille". On me faisait danser devant les repas de familles.


Et à l'Afro-cubain ?

Je baigne dans la danse folklorique afro-cubaine depuis que je suis née. Je vivais dans un quartier où toutes les semaines il y avait des cérémonies religieuses. Toute petite, je dansais avec les tambours et j'ai acquis depuis ce moment les réflexes de la danse afro-cubaine. Bien sur, ensuite je l'ai étudiée professionnellement, mais j'avais déjà intégré beaucoup de choses depuis mon enfance.

Peux-tu évoquer quelques souvenirs de ta scolarité à l'ENA ?

C'était une période heureuse de ma vie. Je n'ai eu que des bons souvenirs. J'étais avec mes camarades de classe, on dansait, on riait.

Ma professeur préférée, que j'ai beaucoup admirée et dont je me suis beaucoup inspirée dans ma danse, s'appelle Nieves, Nievecita. C'est elle qui m'a enseigné l'afro-cubain. C'était une personne âgée, mais avec beaucoup de talent, de connaissances, d'énergie. Quand elle dansait, elle rentrait dans son personnage, elle était possédée. Elle avait aussi une technique formidable de la danse. Je pense encore souvent à elle.

Ma thèse de fin d'études a été un grand souvenir. C'est la que l'on montre tout ce que l'on a appris à durant la scolarité. C'est un moment déterminant. A l'ENA, on fait de tout : de la danse classique, moderne, des danses sociales, de l'afro-cubain, et à la fin on choisit une matière. Ma thèse était une chorégraphie de danse contemporaine décrivant les différentes étapes de la vie, depuis la naissance jusqu'à la mort. J'étais évidemment très tendue, puis très soulagée et heureuse, ainsi que mes professeurs, quand le jury a apprécié mon travail.


Quel est le spectacle dont tu es la plus fière ?

C'était au théâtre-hôtel de Cienfuegos. J'ai été la première à y danser une œuvre afro-cubaine contemporaine intitulée La India Guanaroca. Celle-ci évoque les indiens qui habitaient dans cette région de Cuba avant la colonisation espagnole et qui lui ont résisté. C'était juste après mon diplôme, j'étais venue faire mes deux années de service social dans la ville et on m'a proposé de danser ce personnage.

Quels sont tes meilleurs souvenirs en Europe ?

J'ai fait beaucoup de tournées avec l'association Cubamemucho, ce qui m'a permis de rencontrer de très grands artistes et danseurs. Cela me fait plaisir de voir que l'on aime ces danses dans de nombreux pays en Europe, par exemple dans les pays de l'est, comme en Russie. La Russie est un pays fort, qui était très présent à Cuba, et je suis heureuse de voir autant d'Européens - disons-le clairement, de Blancs - s'intéresser à ma culture afro-cubaine, partout où je vais l'enseigner


Et en France ?

Mon meilleur souvenir est la naissance de mes enfants : Milena, Rosana et Victor. Cela a été énorme pour moi.

J'ai aussi des anecdotes amusantes par rapport à l'apprentissage du Français, une langue très belle, mais également très difficile à apprendre. Par exemple, je croyais que le mot piña (ananas) se traduisait naturellement par « pine » en français : Un jour, j'étais au restaurant, et j'ai demandé au serveur : « vous avez de la pine, pour moi ? Oui madame, est-ce que vous la voulez avec ou sans les c... ? ».

Toulouse est une ville qui me correspond beaucoup, où j'ai trouvé beaucoup de chaleur humaine, et qui bouge beaucoup aussi. En 1994, il y avait là-bas quatre cubains au maximum. Maintenant, il y en a peut-être mille. Il y avait peu de monde qui s'intéressait à l'afro-cubain il y a 15 ans, quand j'ai commencé à essayer de l'implanter dans la ville rose. Mais j'ai lutté, j'ai lutté, et cela me fait plaisir de voir que cela a pris de l'ampleur.


Peux-tu parler de ta collaboration avec Mario Charon ?

Mario a été ma meilleure rencontre artistique de ces dernières années. Il est ancien premier danseur du Conjunto Folklorico de Santiago de Cuba. Je cherchais un partenaire de danse depuis assez longtemps, et j'ai trouvé cette complicité avec Mario. C'est au cours du festival Aqui Cuba à Rennes que je l'ai rencontré, il y a 4 ou 5 ans. On nous a proposé de danser ensemble alors que nous ne nous connaissions pas. Et j'ai immédiatement senti une forte connexion avec lui. Je voulais rester collée dans ses bras. Et depuis, nous nous entendons très bien. Que cela soit au niveau du guidage, de la compréhension ou du travail chorégraphique, cela passe tout seul. On met un peu de lui, un peu de moi, et ca fait quelque chose de bien.


Quelles sont tes villes préférées ?

Je suis de Cienfuegos, plus exactement de Cruses, un petit village de la province de Cienfuegos. Bien sûr, j'aime ma ville d'origine. Mais cela fait des années que je suis en France et je me sens Toulousaine. Pour moi. Cienfuegos et Toulouse sont un seul pays, un seul peuple, je suis à la fois de Cienfuegos et de Toulouse.

J'aime beaucoup La Havane aussi, où j'ai beaucoup d'amis, comme Juan de Dios Ramos, le directeur du groupe folklorique Raices Profundas. Au cours des quelques semaines que Julien et moi venons de passer à Cuba, cet homme merveilleux de noblesse et de modestie, qui connaît tout le monde là-bas, nous a fait découvrir de nouveaux quartiers de cette ville, comme la Corea. C'est un faubourg pauvre, très excentré, mais où il y a une ambiance d'enfer. Nous avons dansé et joué la rumba comme des fous.

Quels sont tes Orishas préférés ?

J'aime tous les Orishas, mais ma préférée est Yemaya. Parce que c'est moi, c'est mon Orisha, mon sang, je me sens bien quand j'interprète Yemaya. Je suis entièrement dedans.


Quels sont les principaux traits de caractère de Yemaya ?

Il y en a plusieurs - la douceur, l'énergie, la nervosité aussi. C'est la mer dans tous ses états qui se transpose dans son caractère. Elle est douce comme une mer calme, mais peut aussi s'agiter pour finir par une terrible tempête.

Quelles sont les principales difficultés techniques pour interpréter ce rôle ?

La principale difficulté est de rentrer dans le personnage. On peut acquérir les pas, la technique en travaillant, mais le plus difficile est de rentrer dans l'expression du personnage, et ce quel que soit l'Orisha. Quand je danse Yemaya, ou un autre Orisha, je suis ailleurs, comme dans une transe, mon corps est comme possédé.


Quels sont tes souhaits pour le développement de l'afro-cubain en Europe ?

Le travail de danse afro-cubaine est absolument fondamental pour bien danser la Salsa, le Cha-cha-cha, le Mambo, le Mozambique. Cela permet de libérer le corps et je suis contente de voir que cela prend de l'ampleur. Mais il faut laisser travailler les gens qui connaissent vraiment le sujet, qui ont des années d'étude, des diplômes... il y a beaucoup de gens qui profitent de notre culture cubaine pour faire de l'argent. Ils arrivent, disent "je suis prof", et ils font n'importe quoi. Il faut arrêter cela.

Quels sont tes projets actuels ?

Je vais faire un travail chorégraphique sur la rumba avec Mario et sur l'afro-cubain contemporain. J'ai un projet avec Julien Garin, qui est aussi mon compagnon, pour associer l'afro-cubain et le contemporain, autour notamment du personnage de Yemaya. Bien sur, je vais aussi continuer le Son.


Peux-tu nous parler du projet Okotodanse ?

Okoto veut dire "Yemaya dans tous ses états". Cela va du calme de la mer plate à la tempête déchaînée. Il s'agit d'un projet que j'ai mis en place à Toulouse pour y développer la culture afro-cubaine en faisant des échanges culturels entre Cuba, Cienfuegos et Toulouse, dans touts les domaines d'expression artistique et populaires afro-cubains : groupes de danse modernes et anciens, danse, musique, littérature, arts plastiques..

En deux mots, qu'est-ce que tu cherches à développer en priorité chez tes élèves ?

Qu'ils fassent appel à leur instinct de la danse. Qu'ils se lâchent, en essayant de ne pas trop réfléchir.

Propos recueillis par Fabrice Hatem

Pour visionner l'intégralité de l'entretien avec Madeline Rodriguez : Cliquez ICI.